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11 La nuit de la mandrette

La nuit de la mandrette, suite et fin

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Jean-Claude RENOUX
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La nuit de la Mandrette (6ème partie, suite et fin) 

Les paysans avaient d’autres soucis que de déjeuner sur l’herbe : le vent du sud froissait le blé roux ; ils regardaient avec inquiétude les vieux : si le vent tournait, la moisson était compromise. Tous suaient l’eau, l’angoisse : que les lapins s’acharnassent à dévaster les blés, c’était de bonne guerre, dans l’ordre naturel des choses : l’homme se nourrit tout aussi bien de daube que de pain et de vin ; le ciel, les eaux, c’était tout autre chose, et même chose surnaturelle, sans que l’on sût trop si le surnaturel relevait du châtiment divin ou du divertissement d’enfer ; derrière Dieu ou Diable, se profilaient la famine, la misère, la mort, la damnation peut-être ! L’orage creva : le ciel, les montagnes, crachèrent à goulées pleines leur colère sur le matin du pays des nains, la rivière goulue gonfla ses muscles d’eau ; il y eut un ronflement sourd semblable à mille de ces tambours que l’on appelle des bramabious, dont on se sert pour effrayer les enfants qui ne veulent pas aller se coucher ; le ciel s’embrasa de tous les feux de l’enfer. Les villageois se dirigeaient en hâte vers la Viorne. Le Montaigu, guerrier noir casqué de nuages pourpres, sonnait ; il s’illuminait, éclatait comme un fruit mûr, répandant sang et soufre sur le ciel avoisinant ; la pluie tombait par trombes qui ne permettaient pas de voir à trois pas. Un grondement de troupeau de boeufs au galop domina le ronflement de l’orage qui faisait maintenant grésiller de mille feux le Montaigu ; les villageois coururent au village ; ils en revinrent avec des pelles, des pioches, des haches, des sacs de paille tressée lâche, des poutres, des pieux ; des formes floues, détrempées, bleuies d’éclairs se démenaient : les hommes remplissaient les sacs, les femmes les cousaient grossièrement avec de la paille, d’autres hommes transportaient les gabions, les entassaient sur la berge de la Viorne, d’autres encore plantaient les pieux, d’autres encore posaient des étais pour soutenir les palis : chacun, au pays des nains, savait de tout temps quel travail lui revenait. La Viorne faisait jouer ses muscles d’eau ; les noeuds de son épaule pesaient sur la digue improvisée ; les hommes tremblaient, serraient les dents, oeuvraient avec hargne ; ça se jouerait colère contre colère ; Dieu ou Diable, on ne se rendrait pas sans lutter. Le grondement écrasa les nains : une masse noire, visqueuse, courait sur nous, charriant des arbres géants, rabotant les berges jusqu’à chair. Je voulus fuir... À défaut d’amour et de quotidien, je partagerais la mort de ces gens pour être enfin des leurs ! La digue broncha ; les étais plièrent ! D’un bond, je fus sur la digue, faible maillon de chair, de sang, d’angoisse, de haine, parmi d’autres maillons humains par qui circulaient les gabions. Dans les creux d’eau boueuse, où logerait une maison, des bulles tournoyaient, sombraient, revenaient happer la surface : c’étaient des vaches, des chevaux, gonflés d’eau à péter, que les flots baladaient aussi aisément qu’un ruisseau l’eût fait de feuilles mortes. Un autre grondement s’imposa à la fourmilière : une seconde vague déferla, plus noire, plus haute, plus forte, plus visqueuse heurtant de nouveau l’ouvrage ; un étai claqua, tout un pan de digue s’effondra ; cinq ou six gars basculèrent dans la gueule du Léviathan hérissée de chicots d’arbres. Les nains ne tentèrent rien pour leur porter secours ; ceux-là pouvaient lutter, gagner ; ces autres savaient toute résistance inutile : ils coulèrent, engoulés par la bouche noire. L’eau, la boue, se déversaient à jets torrentueux par la brèche ; le grand serpent poussait son avantage, il bâfrait le méplat qui le séparait des vignes, du blé ; les gabions étaient aspirés aussitôt que posés ; il fallut une demi-heure, le sacrifice de trois ou quatre autres gars, pour que le grand corps musculeux reprît sa course. Pétri d’horreur, nous vîmes le train du Diable fondre sur nous : les chevaux hennissaient sur fond d’éclairs, d’orage, leur crinière s’échevelait, claquait au vent ; les pattes avant happaient le ciel, les pattes arrière martelaient le bitume... Les hommes reculèrent devant la vision d’effroi ; dans un creux boueux nous discernâmes la charrette grevée d’eau qui roulait au fond du lit, les brancards qui maintenaient les animaux hors de l’eau ; les chevaux tentèrent de prendre pied sur la digue : d’autres gabions roulèrent dans le ventre abyssal ; à coups de pelles, de bêches, de piques, de pioches, les hommes fendirent les crânes : l’équipage sanguinolent tournoya un bref instant, les brancards se rompirent, la vision dantesque sombra... Nous n’en étions pas quittes pour autant avec l’enfer : le monstre approchait, tous tentacules dressés, sa queue empanachée brassant l’écume ; les hommes courbèrent un bref instant la tête sous le coup de la malédiction persistante ; c’était un chêne royal, énorme, millénaire, le plus gros que j’ai jamais vu, arraché aux Cévennes, dont le Diable s’était fait un jouet ; le géant déchu menaçait le travail d’une demi-journée de nains humains ; il passa avec dédain, épousant la courbe des flots monstrueux ; pour notre malheur il se mit en travers du courant alors qu’il allait s’éloigner du village : quelques minutes suffiraient pour que l’eau submergeât la digue ; le village était menacé. Un homme, deux, trois s’élancèrent sur le tronc ; ils attaquèrent les branches, les racines, à grands coups de piques, de haches ; l’arbre céda ; il reprit sa course avec ses occupants ; il se retourna ; le tour fini, les gars n’étaient plus là !
Une main colère me broya le bras, me jetant à bas de l’ouvrage. « Quoi, mes mains ? Qu’est-ce qu’elles ont mes mains ?
- Vous allez les abîmer ! » Que Jean le Pape m’eût souffleté m’aurait moins navré ! La haine revint, intacte. Le Malgalbat me rejoignit à l’abri d’un maset du jardin légumier. Il goûtait assez de ne point se sentir obligé de participer au combat titanesque des hommes et des flots. Toute la journée les villageois piochèrent, remplirent, coupèrent, plantèrent ; de temps à autre la fourmilière payait tribut au Léviathan : un homme disparaissait dans les flots ; jamais ne se démentit l’obstination des nains à combattre la colère conjuguée du ciel et des eaux. 
L’orage cessa, aussi soudainement qu’il s’était déchaîné. Les hommes étaient secoués de tremblements convulsifs de la tête aux pieds, le visage vert, le regard hagard et vert, les yeux révulsés, la bouche blanche, les cheveux terreux plaqués sur le front et la nuque, les vêtements bruns de boue, donnant à la scène un air de jugement dernier ! L’un des ressuscités s’agenouilla dans la boue ; il pria, puis un autre, un troisième, puis le bon millier d’hommes, de femmes, d’enfants valides. La haine céda la place à la pitié ! Toute la nuit, la colère des eaux s’exerça contre la digue ; toute la nuit, les damnés prièrent : je compris cette nuit-là combien cette foi bestiale, capable de détourner un fleuve, leur était chevillée à l’âme. Foi en Dieu et Diable, au Plansuau, en leurs fêtes, leurs pères, leurs traditions, leur langue, le ventre et le lait de leurs femmes, de leurs filles, le vit et la semence de leurs fils, la volonté farouche, collective des hommes et des femmes de poursuivre coûte que coûte l’oeuvre accomplie ; foi dans l’organisation sociale qu’ils avaient forgée, siècle après siècle, qu’ils acceptaient sans discuter, pour laquelle ils étaient prêts à mourir, maîtres et esclaves, à se donner, à se damner corps et âme, mâles et femelles ; foi en tout ce qui les désignait comme gens du Plansuau, pour le meilleur, pour le pire, tout ce qui leur faisait peau, tout ce qui les protégeait de l’autre : le noble, l’étranger, le bourgeois, le curé, le lettré, le protestant, le juif... Chacun trouvait à sa naissance un chemin vieux comme le monde, il lui fallait le continuer, le confier aux suivants, jusqu’au jugement dernier. Ils étaient donc sincères, les bougres ! J’admis enfin que le père Nadal les aimât. Au matin suivant l’eau baissa un peu. Ils regardèrent la terre : la moitié de la moisson serait sauvée, pourvu qu’il ne plût plus durant les quinze jours à venir ; les vignes avaient bien résisté. Ils comptèrent les âmes : vingt-trois manquaient à l’appel ! Ils se traînèrent comme des bêtes, comme des ombres, jusqu’à leurs liteaux ; ils y dormirent trois jours et deux nuits, sans discontinuer !

La fresque était achevée ; l’ouvrage avait pris quatre mois, au lieu des six prévus. Je rassemblai mes amassettes, mes pinceaux, mes huiles, mes poudres, mes chiffons en contemplant mon oeuvre ; la Mandrette se fit grave ; elle se déshabilla sans que je l’en eusse priée, dévoilant son corps nu à mon regard ; un corps de miel, tantôt blond, tantôt brun, qui s’écoulait doucement en quelques mouvements sobres. Les larmes perlaient au coin de ses paupières ; l’une saillit, accrocha le bout d’un sein guère plus gros qu’un citron doré, s’en vint perdre dans la soie pubienne. La fille souriait, comme une vraie tendresse. Cette offrande était le don le plus exquis, le plus précieux, le plus beau, le plus fraternel que l’on m’eût jamais accordé. J’embarrai la porte ; je fis en une heure une dizaine de croquis ; elle m’obéissait docilement, prenant la pose que je lui indiquais. Jamais je ne fus en telle amitié avec qui que ce soit. Quand j’eus fini de la croquer, je lui baisai la main ; elle rosit de plaisir ! Un bref instant, je crus connaître le fin mot de la fable !

Les notables assemblés me remirent, avec solennité, la somme convenue. Oubliée la haine, je m’installerais, j’ouvrirais boutique, je ferais de petits tableaux pour les paysans qui voudraient remercier les saints de leurs bienfaits... Je m’en ouvris à Fumade l’aîné. À nuit faite un vague murmure monta jusqu’à ma chambre, se mêlant aux stridulations des grillons qui quêtaient un peu de fraîcheur, aux cris de guerre des chauves-souris qui partaient en chasse ; c’étaient des rires, un chuintement d’eau ; je me penchai à la fenêtre : une quarantaine de gars compissaient mon mur ; je n’avais jamais été, je ne serais jamais des leurs !

Après mon supplice, je demeurai trois mois en l’hôtel du comte à Saint-Gilles. C’est lui qui te trouva nourrice. Il me soigna avec amitié. À coeur de nuit on chargeait, on déchargeait nombre de caisses, de ballots, on tournaillait beaucoup dans la ruelle derrière l’hôtel ( je ne parle pas seulement des fillettes dont les rires, les cris d’oiseaux, s’égrenaient de pièce en pièce sous les plafonds affresqués ). Le Malgalbat connaissait-il mon vrai penchant, lui plaisait-il de me plaisanter ? Il me recevait au lit, s’amusait à me montrer en quelles mains, quelles bouches expertes il s’abandonnait ; m’invitant à user selon ma convenance de ses protégées, il s’approchait d’une fille, la baisait à pleine bouche, délaçait le corsage pour faire saillir un tétin laiteux, tétait goulûment le bout ambré jusqu’à ce qu’il saillît tel un bouchonet, tirait sur la robe pour dévoiler une menue cheville, travaillait à trousser l’oiseau jusqu’au genou. La cuisse de la fille venait frotter les attributs du comte ; avec force mines, il remontait jusqu’à la source, dévoilait le conin, baisait les lèvres, y glissait le doigt, titillait le boutonet, furetait du côté du puits mauve... Les mains vaguaient de l’un à l’autre... La bouche de la fille se refermait sur le bâton d’amour du maître de céans... Il retournait quêter plaisir à la source ; il déclamait, forçant la voix pour couvrir le pépiement des oiseaux :

Petit mouflard, petit con rebondi,
Petit connin plus que lévrier hardi,
Plus que Lyon au combat courageux,
Agile et prompt en tes follastres jeux,
Plus que le singe et le jeune chaton,
Connin vêtu de ton poil folaston,
Plus riche que la toison de Colcos,
Connin grasset, sans arêtes, sans os,
Friand morceau de naïve bonté,
Oh joli con bien assis, haut monté
Loin de danger et bruit de ton voisin,
Qu’on ne prendrait jamais pour ton cousin,
Bien embouché d’un bouton vermeillet
Ou d’un rubis servant de fermeillet,
Joint et serré, fermé tant seulement
Que ta façon ou joli mouvement,
Soit le corps droit, assis, gambade ou joue,
Si tu ne fais quelque amoureuse moue.
Source d’amour, fontaine de douceur,
Petit ruisseau apaisant toute ardeur,
Mal et langueur : ô lieu solacieux,
Et gracieux, séjour délicieux,
Voluptueux plus que tout autre au monde :
Petit sentier qui droit mène à la bonde
D’excellent bien, et souverain plaisir,
Heureux sera celui duquel le désir
Contentera, qui prendre te pourra
Et qui de toi pleinement jouira. 

Je le félicitais pour son bon goût ; je recommandais aux filles de se couvrir mieux : on attrape facilement froid en ces grandes demeures ! Ils riaient ! 
Que j’en eusse prié le comte, il aurait juré sur les Saintes Écritures m’avoir vu lutiner les fillettes ; celles-ci auraient fort habilement et crûment commenté ses dires !

Le comte possédait maintes oeuvres italiennes, flamandes, françaises. Vraies ? Fausses ? Clouet, Jean Fouquet, Nicolas Froment, Enguerrand Quarton, Simon Marmion... Il détenait bien des livres : Machiavel, Pétrarque, Boccace, Villani, Ronsard, Du Bellay, Rabelais, Montaigne, Baulieu, Pernette de Guillet, Brodeau, d’Amboise, Scève, Marot, Chappuys, Lieur, Carle, Sagon, de la Hueterie, d’Arles, Héroët... Contraint à l’immobilité, j’eus tout loisir de compléter mes humanités.
Il me conta ce qui s’était passé durant mon absence... Il devint évident pour chacun que la taille de la Mandrette s’arrondissait. Elle, elle pleurait en regardant le ciel, ou riait, en caressant son ventre. Elle devint la cible des quolibets des jeunes gens. Le crime s’accomplit : un soir après ribote, treize ombres se dirigèrent, titubant, chantant fort, vers la remise de la fille. Treize : le nombre des familles du Plansuau. Il y avait là Henri Fumade dit le Rabassier ( le fils de Jean le Pape, aussi noir et beau que le père était gris et vérolé ) ; Martin Domazan dit Paris, un taureau qui ne comptait guère plus de seize printemps ; Philippe Peirebelle dit Grand-nas, blond, anguleux comme un bénédictin ; Louis le Capelan ( roux, rouge, comme l’oncle Sumène ) ; Compère Navas, mon doux joueur de chalumeau, petit homme à face d’ange brun ; Denis Merle dit le Moulinier, gros, perpétuellement hilare ; Béu-l’oli ( qui avait hérité du prénom de son grand-père Cornillon ) ; André Niquet dit le Petit-Chantre ; Mathieu Perret dit Grand-pied ; Simon Alari dit le Medge, ( le cousin de la Bouteille ) ; Pierre l’Évêque ( le fils légitime de Fernand Belac dit le Notaire qui tua son bâtard d’un coup de pistolet ) ; Paul Carmau dit le Maure ( le frère aîné de l’enfant qui mourut sous la serpette de Jules la Pie ) ; et Tête-d’enclume ( le fils de ce même Jules Jeanjean dit la Pie que je retrouvai au bas de la carrière de pierres sur la route de Saint-Alban de Clarain ). Tête-d’enclume, tu t’en souviens, qui souffrait du mal de terre, avec son gros crâne bosselé, ses arcades pleines de cicatrices, son nez éclaté, ses grosses lèvres qui bavaient toujours un peu, même entre les crises, en était ! Le plus vieux n’avait pas vingt ans ; le plus jeune en comptait quinze ! On entendit la fillette hurler toute la nuit, et les rires, et les priapées des gars... Elle vécut encore un mois, ne sortant plus de la remise. L’Abbesse prit sur elle de lui porter chaque jour un panier de nourriture. Elle ne tira pas trois mots de la petite, qui pleurait en caressant son ventre. Un matin, en arrivant, elle entendit un bébé vagir ; elle abaissa vers le panier sa face de craie, elle te sourit de ses quelques dents jaunes, de tous ses chicots ; elle leva la tête : elle vit les pieds nus qui vaguaient, le corps pendu à la poutraison ! La vieille chose survêcut trois jours à la Mandrette : c’est le père Nadal qui retrouva le cadavre de l’Abbesse, envasé dans la Viorne, en aval du village. 

Le dimanche suivant, lorsque les fidèles rentrèrent dans l’église, ils refluèrent, horrifiés : sur le mur affresqué ils virent une Vierge qui pleurait ( celle que j’y avais peinte souriait ), une Vierge qui tenait contre elle un enfant ( la mienne n’en avait point ! )

L’os brisé était de ceux qui ne se remettent jamais, le Malgalbat fit faire une gaine de cuir pour immobiliser mon articulation, pour tenir la jambe roide. J’appris à marcher avec canne ! Je travaillai quelque temps pour le comte : je copiai des Giotto, des Vinci, des Veneziano, des Fouquet, des Clouet. Un matin, le comte ne se réveilla point : il souriait, au milieu de ses oiseaux, de l’air de Polichinelle réussissant son ultime pirouette ! Je partis pour Paris ; j’y fis fortune, en jouant les Italiens jusqu’au bout du pinceau : je soignais ma mise, j’appuyais mon accent ; je peignis des portraits, avec des tas de fioritures inutiles, de médaillons, d’angelots auxquels il ne manquait ni les petites ailes, ni le petit arc, ni le petit carquois, ni la petite trompette, ni le petit cul nu, et des guirlandes, des guirlandes et des guirlandes, de poires, de pêches, de pommes, de figues, de raisins, d’oranges, de citrons, d’abricots, à la manière de Cruvelli, de Montegna, de Tura ! Un déluge de fruits ! Me l’eut-on demandé, j’aurais peint des citrouilles : il fallait bien que nous vécussions ! Ton père véritable fut-il un Fumade, un Domazan, un Peirebelle, un Sumène, un Navas, un Merle, un Cornillon, un Niquet, un Perret, un Alari, un Belac, un Carmau, un Jeanjean ? Ou bien le Malgalbat ? On enterra ta mère avec son secret ! Pour ce qui me concerne, je n’ai jamais connu la Femme, autrement qu’en peinture... Quant à savoir pourquoi le père Nadal et le comte ne firent rien pour détourner les villageois de me mettre au supplice, le Malgalbat prétendait qu’il fallait que mon destin s’accomplît, jusqu’au bout, pour Louise ! Le père Nadal m’aurait sans doute parlé passion, et Évangile selon le coeur, affirmant que les villageois m’aimaient assez, quoiqu’ils ne supportassent point que je fusse meilleur qu’eux, pour qu’ils m’offrissent ainsi en oblation pour rémission de leurs péchés. Abraham n’avait-il pas accepté de sacrifier son fils aîné ? Les anciens Hébreux offraient-ils à Jéhovah autre chose que leur plus beau bélier ? Tu avoueras, belle Giacomette, qu’il y a des gens qui ont une bien curieuse manière d’aimer : je préfère encore la mienne !

Le jour se lève ; je n’ai point d’autre péché à confesser que d’avoir été un peintre lâche, riche, abstinent, un faussaire, un homme de l’Art indigne de ses rêves, brimé dans son talent, sans autre patrie que toi, par amour de toi ! Toute ma vie durant, j’ai tant voulu connaître des choses de l’Amour ; je n’ai rien compris à la fable, sinon qu’homme ou femme, quel qu’en soit l’objet, il n’est plus doux, plus dolent plaisir qu’aimer, sans que l’on sache ni comment ni pourquoi... Ne pleure pas mon beau mensonge, mon Népenthès , ma Giacomette... Ici finit l’histoire de Giacomo, l’italien au membre rompu, et de Giacomette, sa fille muette ; souffle les chandelles : le rideau tombe, la comédie est terminée ; je puis en dire : j’ai aimé, et ne suis point mécontent d’y avoir été père ! » 

Fin

La nuit de la Mandrette, 5ème partie

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la nuit de la Mandrette (5ème partie) 

Il y avait de part et d’autre, entre le comte et ses gens, une haine immense, massive, ancestrale : à chaque rencontre, le ton montait, le tour de la conversation relevait de la chose, en des termes orduriers ; le comte tremblait, mettait la main à l’épée ( on le disait fine-lame ), les hommes serraient les poings, sans que jamais il s’ensuivît plaie ou bosse. Je l’entretins une nouvelle fois de mes chimères ; il explosa : « Un homme nouveau, dis-tu, des temps nouveaux ? Quels temps nouveaux ? Messie de malheur ! Mon aïeul est mort à Pavie, mon grand-père à Cerisoles, mon père à Saint-Quentin ! Pourquoi cela ? Pour la plus grande gloire du roi ? La France a souffert cent ans, dit-on, et mille tourments, parce que l’Anglais invoquait contre nous la loi salique ; aujourd’hui notre roi est une reine ! Pour la plus grande gloire de l’Église ? On s’égorge entre chrétiens aux quatre coins du royaume, au nom du même Dieu d’amour ! Le roi pactise avec le Turc ; les reîtres protestants du très catholique et romain empereur Charles Quint ont mis Rome à sac ! Par haine ou par esprit de lucre, on a vu des chefs de guerre catholiques mener les protestants au combat, et inversement . Que reste-t-il de la piété des temps anciens, du christianisme naïf, sincère de nos villes, de nos campagnes, du temps où l’on bâtissait nos cathédrales ? On s’honorait d’être charitable : le mendiant, le pauvre, le dément étaient représentants de Dieu sur terre ; ils n’ont plus droit à quelque compassion que ce soit, on les maudit, on les nomme parasites, on les considère responsables de leur état, porteurs d’opprobre, de peste, de maladie, de mort ! La noblesse ne se mérite plus : elle s’achète, quand il faut cinq siècles pour forger un Juste, élever l’âme, donner de l’esprit aux élus ! Je suis moins riche qu’un marchand de drap de Nîmes, ou qu’un juge ; si l’on me donne encore du seigneur, c’est pour mieux moquer ma bosse ! Tu veux que je te dise, Giacomo ? Ce n’est ni le travail ( c’est bon pour les rustres ! ), ni le langage, ni même l’écriture, non plus que la religion, pas plus d’ailleurs que l’Art qui nous rendent différents des animaux : c’est la préciosité de nos moeurs ! Je mets en toutes choses la même délicatesse ; si mon lit n’est pas toujours assez grand pour accueillir mes connaissances, je n’ai jamais forcé fille ou garçon à subir quoi lui déplût de faire. Quelle brute de ce village pourrait en dire autant ? Crois-moi, il est mille fois plus agréable de trousser belles et laiderons après leur avoir dédié quelques vers appropriés et les avoir délicatement mignardées où Dieu a convenu qu’elles y trouvassent plaisir, que de les forcer, de les couvrir comme le taureau la vache ou le cheval la jument ! Ce n’est point de viande que ces dames sont faites, mais d’un trou d’azur et de beaucoup de mots ; il suffit de vanter leurs apprêts pour qu’elles s’ouvrent à nos appétits comme la rose au matin... Dis-leur que « leur front est clair et serein firmament, que leur sourcil rend peureux les plus hardis, courageux les plus accouardis, que l’oeil n’est pas un oeil mais un soleil doré, que de leur nez la grande beauté, la grâce l’ont fait loger au milieu de la face, que leur joue est un croissant de lune, que leur bouche est doux plaisir, grand aise pour l’autre qui la baise, que leurs dents sont des diamants d’Orient, que la gorge est de l’amour le très certain oracle, que leur tétin fait honte à la rose, que leur jolie main seule laisse approcher la tienne du charmant tétin, que leur ventre est bonheur où tous les membres font honneur, que leur cuisse porte fleur, et fruit, qu’elle soutient la pelote, osons le dire : la motte qui par nature est décorée d’autre toison que la dorée, qui n’est ni d’or, ni de velours, ni de satin, mais d’un petit poil argentin plus délié que fine soie, que le genou est le gardien de la porte du lieu qui est la partie la plus forte, que c’est au pied que l’on voit la grâce et le maintien »... Parle-leur de leur con, de leur cul, soit, mais comme le fit Eustorg de Beaulieu : avec distinction, délicatesse. Si quelqu’une fut pucelle, parle-lui de son conet ; trouve des mots qui vaillent ceux-ci :

Con, non pas con, mais gentil sadinet,
Con, mon plaisir, mon petit jardinet,
Où ne fut onc planté arbre ni souche,
Con joli, con à la vermeille bouche,
Con, mon mignon, ma petite fossette,
Con rebondi en forme de bossette,
Con revêtu d’une riche toison
De fin poil d’or en sa vraie saison,
Con qui seul peut bailler la jouissance,
Con qui la main trop paresseuse et lente
Rend quand il veut hardie et diligente,
Con qui commande à l’oeil de faire signe
À cil qu’il tient de l’amour le plus digne,
Et qui ordonne à la bouche parler
De tout plaisir, et ennui ravaler ;
Con, tu as bien la force et le pouvoir
Un tétin ferme ébranler et mouvoir ;
Con, tu n’es point de ces cons furieux,
Qui n’a senti cette douce bataille.
Con, il n’est point autre qui te vaille, 
Con haut monté sur les cuisses tant fermes,
Qui fait rempart aux assauts et alarmes.
Tout ce qu’on fait, qu’on dit et qu’on procure,
Tout ce qu’on veut, qu’on promet, qu’on assure,
C’est pour le con tant digne décorer ;
Chacun te vient à genoux adorer !
Ô con, beau con, petit morceau friand,
Con qui rendrait un demi-mort riant,
Je laisse à ceux qui désirent la main,
La leur qui tend plus haut hui que demain,
Et à ceux-là qui sont contents de voir ;
C’est un grand bien qui ne désire avoir ;
Et le baiser je leur délaisse aussi,
Et suis content de demourer ici,
Près de toi, con, à te faire service,
Comme celui qui m’est le plus propice. 

( Ne rougis pas, Giacomette : tu trouveras mari qui te dira tout aussi joliment la chose ! )

« À entendre le sonnet, à tant vanter le con, poursuivit mon bossu, plus d’une pucelle aspira à un autre état ; elle y perdit par bonheur et aventure vertu, et pucelage ! Dis-leur, Giacomo, la moitié, du quart du dixième de cela : tu verras s’ouvrir les cuisses, trémousser les culs, mouiller plus d’un conet soyeux... La délicatesse, là est la vraie noblesse, Giacomo : celle de l’âme ! Les hommes passent, la tradition survit, la femme est éternelle ! Le corps, même difforme, ne compte pour rien ; seuls les mots sont jouissances : ils élèvent l’esprit ; il est bien parfois que quelques brutes nous rappelassent l’animalité à quoi nous avons réchappé, mais gardons-nous de les inviter à souper. » Me comptait-il parmi les élus ? Je savais pouvoir compter sur sa discrétion, et lui sur la mienne ! Il poursuivit : « Ecoute-moi bien, Giacomo : à nos ruines fumantes, sur lesquelles s’élèveront les châteaux des maîtres à venir - l’homme nouveau, dis-tu ! - se mêleront les rêves trahis des pauvres parmi les plus pauvres, les chimères des meilleurs parmi les industrieux, les billevesées des gens d’Arts et de belles-lettres. Je suis le Mal ? J’ai le corps débile ? Je suis le Verbe ; je fuis l’égout ! Vigilance ! Vigilance, Giacomo ! Vigilance : j’entends la meute qui vient, les chiens sont enragés. Ah, que me parles-tu donc de temps nouveaux ! » Je le sentis au bord des larmes !

Les maîtres de maison usaient de chacun selon leur bon vouloir ; dans les mas, aux agnats se mêlaient les bâtards du maître ; de temps à autre, le trop plein de cadets, d’enfants illégitimes, s’épandait vers la ville : qui y devenait braçier, qui soldat, qui brigand, qui servante, qui putain... Peu survivaient : la ville faisait grandes goulées d’âmes jeunes ; elle recrachait avec la même régularité grandes bordées de jeunes cadavres ! 
Un beau matin la Bouteille, la femme du Nòvi, leur petite fille disparurent ; une grosse somme d’argent s’était envolée du mas de Domazan ; le bruit courut parmi les plus jeunes que ces trois-là s’embarqueraient à Sète pour l’Amérique. Le Nòvi ne décolérait pas ; il menaçait les Alari d’un procès, de représailles. Le soir, j’étais chez l’Abbesse à souper ; le tocsin sonna. Vers la place du château convergeait tout ce qui au village était en âge ou en état de marcher ; dans une charrette reposaient les trois corps, horriblement mutilés ; un des fils Navas les avait découverts dans un chemin creux à une heure de marche du village ; on pensa au Nòvi : il ne s’était pas éloigné du village. On songea aux brigands : les notables se réunirent sur le champ, en présence du Malgalbat ; tout ce que le village comptait de chevaux, d’armes, fut rassemblé ; les patrouilles partirent dans toutes les directions, par groupe de dix hommes ; le lendemain, sur le coup de Midi, la rumeur d’une foule s’attroupant m’arracha à ma fresque ; un nouveau cortège traversait le village pour se rendre sur la grand’place : trois des patrouilles avaient localisé la bande de brigands dans un petit bois, au nord ; l’engagement avait été bref, violent : trois villageois avaient perdu la vie, cinq autres étaient blessés ; des brigands défaits, cinq étaient morts, quatre étaient attachés sur des chevaux. Je reconnus leur chef à sa tache de vin. Les prisonniers portaient des chemises de lin, sous des vestes militaires allemandes, des jambières en basane ou en toile leur montaient jusqu’au haut des cuisses ; ils étaient coiffés de larges feutres empanachés de plumes de paons et de faisans. Dans leur quotidienne pratique, ils devaient avoir fière allure ; battus, ils étaient piteux. Les villageois les jetèrent bas de leur monture. L’un d’eux, un grand maigre à tête d’épouvantail, à qui il manquait toutes les dents de devant, se précipita aux pieds du Fernand Belac dit Fernand le Notaire, se frappant la poitrine des poings, criant : « Père, c’est moi, Lucien ! » Le Notaire regarda Lucien, le fils de Berthe, la servante morte l’année précédente des coliques du diable, il hocha tristement la tête : il n’eut qu’à tendre la main pour qu’un pistolet s’y trouvât... La face du gars devint aussi noire que celle d’un nègre ; ses cheveux, sa cervelle, éclaboussèrent l’assistance ! Fernand Belac tourna le dos, refusant de s’associer à ce qui allait suivre... On traîna les trois survivants jusqu’à l’aire commune où on battait le blé ; ils y furent cloués à terre, sur des planches croisées, aux chevilles, aux poignet ; après que l’on eut glissé sous chacun des membres des bûchettes pour faciliter le travail de Pavie : de sa béquille, il brisa les jambes, les avant-jambes, les genoux, les bras, les avant-bras, les coudes ; un seul coup, précis quant au but, calculé quant à la force... Les gars hurlaient, suppliant qu’on les achevât. Sur les faces, aucune émotion, ni jouissance, ni compassion : ce qui devait être fait était fait, et bien fait, chacun devait être à même d’en témoigner ! Toute la nuit et le matin suivant on entendit les suppliciés geindre, appeler leur mère. À midi on les pendit au grand noyer de l’entrée du village, face au mas des Perret. Ils restèrent là jusqu’à ce que la corde se rompît.
Le soir de l’exécution de Lucien, je me rendis au lavoir, croyant n’y trouver personne. J’entendis un bruit de forge ; une forme épaisse tassée sur elle-même haletait. Sans doute une bête féroce qui se sera aventurée là pour boire, un ours par exemple. Je faillis crier... C’était un homme, Fernand le Notaire, qui souffrait, qui n’arrivait pas à pleurer. Je m’approchai plus près, m’assis à côté de lui, sur le bord du lavoir. À la lueur de la lune pleine, il me regarda droit dans les yeux ; il allait parler... Il me pressa l’épaule ! Il s’en fut, sans un mot, sans un geste, sans un pleur. C’est, après la Bouteille, la seule marque d’amitié vraie que je reçus jamais d’un villageois !

J’aimais un monstre, qui se dépouillait peu à peu de ses oripeaux, non point de ceux qui le distinguaient de tout autre monstre : de ceux dont je l’avais vêtu. La belle amitié se muait peu à peu en haine. Le doute, la rage, la passion dévastatrice s’incrustaient chaque jour un peu plus, comme une teigne. Y avait-il céans, hors la Mandrette, le Malgalbat, le père Nadal, l’Abbesse, une seule personne qui méritât qu’on l’épargnât ? On ne travestit pas la laideur de l’âme : elle n’aime pas ça ; l’âme est obscène, elle aime à se montrer nue ; autrement, elle se venge tôt ou tard ! En quoi les villageois étaient-ils responsables de mes chimères ? Si je rêvais parfois d’un châtiment semblable à celui de Sodome et Gomorhe, j’étais bien mal placé pour jouer les archanges. Même le comte ne m’épargnât point : un jour où je me trouvais pour lui rendre un petit livret de Rabelais, je me rendis au château ( le Malgalbat était le seul, avec le père Nadal qui m’acceptât chez lui ). Le portail était ouvert ; point de valets ! J’entrai dans la cour, je me dirigeai vers le corps principal ; sur ma gauche, du bruit provenait d’un bâtiment que j’avais pris pour les écuries. Je dirigeai mes pas vers la lourde porte de châtaignier. Je me trouvai dans une vaste pièce, fort bien éclairée par de vastes fenêtres qui donnaient sur la ruelle des Domazan. Des dizaines de tableaux étaient appuyés, ou accrochés au mur : des Van Eyck, des Pisanello, des da Fabriano, des Baronzio, des Daddi, des Maso, des Lorenzetti, des Martini, des Giotto, des Cimabué, des di Buoninsegna, des Veneziano, des Altichiero, des Lochner, des Witz, des Angelico, des Lippi, des Van der Goes, des Memlinc, des Vinci... La tête me tournait de trouver ici tel trésor ! Le comte et ses rufians étaient perdus dans la contemplation d’une toile. Je m’approchai pour le féliciter en tremblant de ravissement... Je poussai un cri d’horreur en reconnaissant la copie de la fresque que je peignais, dans le même état d’avancement où je l’avais laissée. Le comte sursauta si violemment qu’il fit choir le chevalet, et le tableau avec. Il était plus pâle qu’un mort ; il se cacha la face de ses mains fines. Je battis promptement en retraite ! Je craignis quelque temps pour ma vie ; le comte eut vergogne de venir en l’église durant toute une semaine ; un beau matin, il entra ; il contempla l’ouvrage sans manifester d’autre émotion que l’expression du plus parfait ravissement. Nous ne parlâmes jamais de l’incident !

La haine, la mienne tout comme celle des villageois, était le maître-sentiment en ces contrées. On se mariait non pour consolider des amitiés - ne parlons même pas d’amour ! - mais pour se concilier des ennemis, qui demeuraient des ennemis, des ennemis que l’on connaissait, que l’on pouvait désigner du doigt, nommer, avoir sous la main... Les paysans haïssaient le seigneur, le seigneur méprisait les rustres, les femmes craignaient les hommes, les hommes battaient les femmes, les fils enviaient les pères, les cadets jalousaient les aînés, les pères redoutaient les fils... On y mourait facilement : un vieux qui tardait à passer se noyait dans un puits, une poutre tombait sur un mari cocu, un cheval arrachait la tête d’un aîné... Je m’en ouvris au père Nadal : « Je savais que tu ne tarderais pas à comprendre qu’il n’y a pas moins chrétien que ces chrétiens-là ! 
- Mais ils sont catholiques...
- Pourquoi crois-tu qu’ils le sont ? Le village est à une demi-journée de marche d’Avignon, de Beaucaire ; ce n’est point là l’essentiel : d’aucuns juif ou réformé y dissimulent leur vraie foi. Vois-tu, Giacomo, le calvinisme est trop exigeant pour ces gens-là ! Mes gueux de l’âme sont catholiques car ils aiment boire, danser, se cocufier, trousser les servantes ; ils ne dédaignent pas à l’occasion tourner les valets pourvu qu’ils fussent jeunement, rondement, tendrement, joliettement mafflus du dos ; il leur est bien aise de forniquer comme des boucs, de jurer comme des diables, pour s’en venir ensuite en hommes, en pécheurs, se confesser à moi qui ne le suis pas moins ; puis ils retournent, tout comme le chien des écritures, à leurs vomissures ; il n’est point trop coûteux non plus de venir dimanche à Messe, d’y donner tous les signes d’une grande piété... 
- Et que faites-vous contre cela ? 
- Je les aime, je les protège, comme Dieu protégea Caïn, et le père des Évangiles aima le fils prodigue... Je prie pour eux... Quand je ne puis leur trouver d’excuses, je bois, et j’oublie ! »

La Viorne ne laissait courir qu’un mince filet d’eau verte. Les bandes de corbeaux disputaient aux rapaces des poissons gros comme la cuisse qui s’étaient laissé piéger dans des flaques d’eau noire, puante, qui s’asséchaient chaque jour un peu plus ; les poissons attendaient la mort en mâchant l’air putride ; dans le ciel, se déroulait un terrible combat fait de cris, de plumes, de sang ; les corbeaux avaient le nombre pour eux ; les rapaces prenaient de la hauteur, ils piquaient une ou deux fois : quelques chiffons sombres, déchiquetés, chutaient dans l’eau puante, le noir des flaques se teignait de rouge, quelques plumes, des lambeaux de chair sanguinolente surnageaient quelque temps ; les buses, les éperviers, les Jean-le-blanc goûtaient de poisson et regagnaient les bosquets ! Quinze jours avant le jour prévu pour les moissons, les vieux regardaient fixement du côté du Montaigu ; le ciel était immuablement bleu ; eux, hochaient la tête !
Il y avait au village un être dont on se moquait autant que du Malgalbat, ouvertement, plus cruellement : c’était Marc Jeanjean, dit Tête-d’enclume, un jeune homme atteint du mal de terre que persécutaient les enfants. Ils lui couraient après, lui jetaient des pierres, satisfaits lorsqu’il s’abattait sur le sol ; ses yeux se révulsaient, ses grosses lèvres fendues écumaient, tout son corps était secoué de tremblements, il avalait sa langue, ou la mordait jusqu’au sang, avant de se relever avec quelque nouvelle bosse, quelque nouvelle plaie au front... Le père Jeanjean, un brave homme surnommé la Pie n’aimait point que l’on se divertît aux frais de son fils : il coursait les drolles ; le malheur voulut qu’un jour il en rattrapât un : il lui fendit la tête d’un coup de hache ; puis il s’enferma dans sa grange, promettant que quiconque approcherait subirait le même sort. Les paysans parlementèrent à distance, ils envoyèrent le curé : Jules la Pie maintenait qu’il saignerait le premier qui mettrait le pied dans sa grange. On tenta l’épreuve de force : Jeanjean dominait d’une tête les autres villageois : un valet eut la nuque rompue, le cadet des Perret faillit bien perdre un oeil. Tant pis pour le foin : les torches volèrent ; Jules Jeanjean, le poil roussi, suffoquant, parut, pour se retrouver allongé sur le sol : prestement assommé d’un coup de gourdin par un homme dissimulé derrière la porte... On l’enferma dans une dépendance du château en attendant que le conseil d’arbitrage se réunît ; jamais les notables n’avaient eu à siéger pour juger le crime de sang d’un des chefs de maison ; d’ordinaire, les conflits se réglaient avec discrétion, à la satisfaction de tous ; quand bien même la famille des Jeanjean ne comptât pas parmi les plus importantes du bourg, condamner la Pie c’était faire courir au village le risque d’une division supplémentaire qui pourrait, tôt ou tard, s’avérer mortelle pour le bourg... Le gracier était également impensable : passe encore pour le valet - c’était un valet ! - mais l’enfant était un Carmau. On évitait la gueule du loup pour se retrouver dans les griffes de l’ours : les Carmau voulaient justice ; on ne pouvait, dans l’intérêt du village, mécontenter ni les Jeanjean, ni les Carmau... On rusa ! Le lendemain matin, un dimanche, l’Abbesse m’apprit que Jules était parvenu à s’échapper. Comment, pour aller où ? Jean le Pape ne semblait pas pressé d’organiser des recherches ! 
Je découvris le corps dans la soirée, en bas de la carrière de pierres de la route de Saint-Alban de Clarain ; il puait le vin ; la charrette de Jean Fumade grinça : il esquissa un geste embarrassé... Ce soir-là les Carmau et les Jeanjean boiraient de compagnie !

La rage a peut-être des vertus que la bonté n’a pas : ma fresque n’était plus loin d’être achevée ! Un beau matin, avant le plus épais des chaleurs, le Malgalbat nous chargea de paniers ; il nous entraîna, le loup, la Mandrette et moi, vers une éminence, la seule de la région, une colline que, par bizarrerie, on appelait le Montaigu quoiqu’elle fût tout benoîtement ronde. Le Plansuau, si vert il y a peu encore, totalement brun maintenant, et roux, et sec, et craquelé comme vieux bois ! Nous reposions à l’ombre d’un pin ; le comte déclama :

Baise encore, rebaise-moi et baise :
Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

Las, te plains-tu ? Ça que ce mal j’apaise
En t’en donnant dix autres doucereux
Ainsi mêlant nos baisers tant heureux
Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.

Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets l’amour penser quelque folie :

Toujours suis mal, rêvant discrètement
Et ne me puis donner contentement
Si hors de moi ne fais quelque saillie .

Un petit cri de souris lui fit écho : la Mandrette pleurait à tout petits sanglots ; elle ne fut jamais si belle que ce jour-là !

(à suivre)

La nuit de la Mandrette, 4ème partie

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La nuit de la Mandrette (4ème partie) 

Le père Nadal poussa la porte de l’église alors que j’y travaillais. Il était satisfait de l’avancement de l’ouvrage, en confiance, heureux d’avoir quelqu’un à qui se livrer : « Je savais bien que tu saurais, par tes talents, émouvoir les âmes les plus noires ! » 
- Mes talents, comme vous dites, bon père, me vaudraient à quelques lieues d’ici d’être promis au bûcher !
- Je vais t’étonner ; cet aveu entraînerait pour moi, si la chose en était connue, bien des arias : il me plaît de lire Calvin et Luther...
- Vous ! 
- Oui, moi ; leur lecture me conforte dans mes positions ! Je suis catholique, parce que j’aime le Christ, et les saints, et la Vierge. Je suis prêtre d’avoir été tôt appelé ! Que d’autres aient fait un autre choix, c’est leur affaire ; je regrette de ne point pouvoir en débattre avec eux : il me serait agréable de partager un flacon de vin avec un de leurs ministres, de rompre avec lui, non seulement le pain, mais tout un poulet ; nous disputerions de la présence du Christ durant l’eucharistie ( calvinistes et luthériens n’en sont d’ailleurs pas d’accord entre eux ! ), du célibat des prêtres, de savoir si la croix témoigne de la souffrance du Christ mourant pour nos péchés, si elle est avant tout un instrument de torture que l’on ne peut décemment adorer, si elle témoigne de l’ordre divin et de celui de l’humain réunis en la personne de Christ - toutes choses, tu l’avoueras, qui méritaient que l’on s’égorgeât ! Nos partisans applaudiraient les forts beaux moments de notre joute verbale ; nous nous quitterions sans nous être mutuellement convaincus, contents du plaisir pris à l’échauffement de nos esprits gourmands d’exploits honnêtes, heureux de nous retrouver bientôt... Vois-tu, Giacomo, la haine ne pourra pas toujours repousser ce qui nous unit, ce en quoi nous sommes frères ( quand je dis nous, je ne pense pas seulement aux catholiques, aux protestants ; je pense aussi aux juifs, peut-être même aux mahométans ), il y a dans l’Ancien et dans le Nouveau testament deux vérités absolues, que l’on ne peut celer sans en altérer gravement et le sens et l’essence ! La première, c’est qu’il y a en l’homme un quelque chose de plus que l’homme, l’homme ne vit pas que de pain ! Cet ex altus qui est aussi un in intimus, c’est l’âme, la conscience ! La seconde c’est que cet ex altus, cet in intimus, en aucun cas ce ne peut être l’or : pour le judaïsme, on n’adore pas le veau d’or ; pour les vrais chrétiens, pour le Christ on ne peut servir deux maîtres : Dieu et Mamon. Malheur aux riches, heureux les pauvres, c’est eux les aimés, les élus, les fêtés de Dieu. Heureux celui qui trébuche : il sera relevé, il sera consolé, il sera élevé ; c’est entre deux larrons que le Christ a choisi de mourir crucifié, pas entre un évêque et un bourgeois ; c’est une prostituée qui sanglotait au pied de la croix, pas la femme d’un notable de Jérusalem relevant de ses oeuvres. C’est à eux que se sont adressées les dernières paroles de Christ vivant, c’est aux nations diverses que s’est adressé une dernière fois le Christ ressuscité ! Les protestants ont tort de voir en la croix un instrument de torture. La croix, c’est un trait vertical, émis de haut en bas : c’est la parole divine, le Verbe, cet ex altus, qui fait que l’homme est différent de l’animal, qu’il n’est pas fait pour travailler comme une bête, qu’il n’est pas fait pour manger, pour boire comme le bétail - regarde à quel point le repas partagé, le pain et le vin fruits du travail humain, ont de l’importance dans les Évangiles ; c’est ce Verbe, cet ex altus devenu in intimus, qui fait que l’homme ne copule pas comme un chien, deux fois l’an, lorsque sa femelle est en chaleur ; c’est ce Verbe, cet ex altus devenu in intimus qui fait qu’il est bon, lorsqu’un homme veut couvrir une femme, qu’il lui parle, et qu’il lui parle d’amour. Lorsque Marie-Madeleine s’enduisit la toison de parfums rares pour en baigner les pieds du Christ, que dit ce dernier à ses disciples ? Laissez-la jouir, ne la jalousez pas, reconnaissez à la femme le droit à cette jouissance-là, à cette différence-là...
- C’est les Évangiles selon saint Nadal, ça !
- Les Évangiles c’est toujours selon, selon Jean, selon Mathieu, selon Luc, selon Marc... Sans compter les versions que l’Église n’a pas reconnu dignes d’être lues par tous... Les Évangiles, c’est selon son coeur ! Rien ne dit que si le Verbe divin n’avait pas été pétrifié par l’écrit, si on l’avait laissé libre, libre de vivre, libre de courir, libre de vagabonder, libre de se modifier de langue en langue, de bouche à oreille, de coeur à coeur, année après année, Jésus n’aurait pas épousé Marie-Madeleine lors des noces de Cana... Quand même, quel beau mariage, quelle belle histoire d’amour...
- Et le Diable et Lilith auraient été leurs témoins... Vous sentez le bûcher, bon père !
- Paix : il n’y a ni évêque, ni moine inquisiteur à portée d’oreille... Et puis il y a le trait vertical : regarde autour de toi, à droite, à gauche, dit le trait vertical : tu n’es pas tout seul à souffrir, tu n’es pas tout seul à être heureux ; tu es heureux peut-être, mais regarde, toi qui as des yeux pour voir, écoute, toi qui as des oreilles pour entendre ; regarde, écoute autour de toi les malheureux... C’est ça la Cène ! Le coeur de la croix, c’est le Christ, Verbe divin et homme parmi les hommes... C’est ça Dieu pour moi : Dieu, c’est ce qui me rend meilleur ; ça me rend tellement heureux, que ce bonheur-là, il m’empêche de dormir : j’ai envie de le crier, de le partager avec les autres ! Mais je n’ai point répondu à ta question : s’il est vrai que le Genevois condamna la danse, la musique, l’idolâtrie ; l’Allemand, quant à lui - qui aimait, dit-on, le vin, les femmes, les chants ! - affirma que lors que les images ne sont plus dans le coeur, elles ne peuvent causer de tort au regard... »

Ce ne fut d’abord qu’un incident banal : alors que je dînais à l’auberge avec le Carbonier et la Bouteille, il s’y trouva à notre table une espèce de grand corps, un homme qui me faisait songer à ces hallebardes que l’on appelle des Fauchards ; tout en arêtes vives, les jambes démesurées, avec de grands bras sans cesse en mouvement, il parlait beaucoup, nous obligeant à le regarder ; c’est bien-là qu’était le supplice : il avait sur une bonne moitié du visage une tache de vin, mes yeux ne pouvaient s’en détacher. Si ce n’était le trouble que provoquait en moi son infirmité, le Fauchard était d’un commerce agréable, il plaisantait, riait de ses plaisanteries, questionnait, répondait lui-même aux questions... Le repas achevé, il jeta quelques blanchets sur la table ; sa manche fut clouée à la table par le couteau d’un Besson : « C’est un malin : pendant que tu fixais son visage, tu ne prenais garde à ses mains : il t’a pris ta bourse ! » Je vérifiai : plus de bourse ! Lorsque la Bouteille voulut fouiller le Fauchard, celui-ci sortit un pistolet : un coup de poing du Carbonier fit voler l’arme ; le gars fut saisi par des membres de la confrérie qui dînaient à côté ; dévêtu de pied en cap : on retrouva ma bourse, et quelques autres que la Bouteille empocha. « Qu’allons-nous faire de lui ? » Certains voulaient le pendre sans autre forme de procès, d’autres le livrer aux notables, ou encore au comte. « Je pense, moi, poursuivit la Bouteille, qu’il convient que l’on sache que l’on ne se moque point impunément des gars du Plansuau : nous ne manquons pas de piquants pour nous défendre ! » Le Fauchard fut couché sur une table ; il reçut d’abord sur le cul une volée de bois vert. Ce sont les Bessons qui choisirent avec soin les baguettes ; chacun y alla de son coup de trique. Oserais-je le confesser ? Moi-même j’appliquai au Fauchard ma part du châtiment... Il n’en fut pas quitte pour autant : les gars prirent de la suie, des plumes, l’attachèrent sur un cheval ; ils partirent avec lui, sous la houlette de la Bouteille. Ils ne revinrent qu’à l’aube : ils nous contèrent en riant comment ils avaient abandonné notre homme nu aux portes de Beaucaire, après l’avoir enduit de plumes, de suie, pour le jeter enfin dans une fosse à purin. « Il aurait mieux valu le tuer ! » Je regardai le Carbonier. « Il aurait mieux valu le tuer, lui même aurait préféré qu’on le saignât. Il n’est point homme que l’on humilie en vain ! »
Deux jours plus tard on retrouva l’un des Bessons, la gorge fendue de part en part !

La vie avait été rude pour l’Abbesse, comme pour nombre de filles des campagnes. À l’automne de sa vie, elle avait décidé de revenir au village, dans une borderie des écarts où elle tenait table d’hôtes pour les voyageurs qui ne supportaient ni la presse, ni les cris, ni les chants, ni les disputes, ni les jurons de l’auberge. La vieille était bonne hôtesse, fine cuisinière ; je prenais plaisir à sa conversation. « Regrettes-tu quoi que ce soit ? lui demandais-je un jour.
- Et que regretterais-je ?
- Eh bien ce que l’on dit, ici et là !
- Que je fus putain vilarde ? Je me suis débrouillée pour ne point mourir trop vite ; j’avoue avoir pris quelque plaisir à rire, à boire, en compagnie d’hommes galants, avant qu’ils ne me badinassent, qu’ils ne me lutinassent, qu’ils ne me troussassent pour quelques sols, l’envers valant l’endroit. J’avais compris que le conet n’est que saquet à viande s’il n’a écrin de soie. J’eus la chance d’avoir jusqu’à sa mort l’estime du cardinal de F, qui me fit l’amitié de m’appeler sa filleule : sa protection m’en évita de plus désagréable ; je n’eus jamais à hanter les rues, les auberges, pour y pratiquer mon métier. Eh quoi, je ne fis jamais que ce que font nombre d’honnêtes femmes : j’en eus pour distraction et consolation d’y gagner quelque argent, j’y pris parfois quelque plaisir. Devrais-je envier les mal-mariées ? Si bien des hommes me visitèrent, s’ils me connurent, de face et de rondeurs, j’ai toujours été libre d’accepter ou de leur refuser l’amitié de mon conet ou de mon cul. Combien de vertueuses pourraient en dire autant ? L’honnêteté vaut-elle de ne point être consentante à être couverte ? Qu’y gagne-t-on ? Le ciel dans l’autre vie, la respectabilité dans celle-ci ? Personne n’est revenu de l’au-delà pour en parler ; quant à cette vie-ci, je n’ai jamais causé grand tort à qui que ce soit ; maintes fillettes me doivent de ne point avoir été forcées. Quant à la respectabilité, pas une fille de ferme, peu de femmes auront été autant considérées que ne le fut mon cul ! L’enfer n’est point ailleurs que dans le coeur des hommes ; l’enfer, c’est d’être pauvre ; le plus grand enfer qui soit, c’est d’être une femme pauvre : une femme pauvre, c’est moins qu’un pauvre, c’est moins qu’une femme, ça ne vaut guère mieux qu’une paillasse sur laquelle on se vautre le soir venu, que l’on jette quand elle manque de moelleux ! Pour tant médire de moi, certaines paillasses craignent trop de me jalouser ! »
Une nuit, le sommeil tardait à venir, je l’entendis qui tournaillait dans la cuisine, qui parlait, qui riait. Nous étions seuls dans la maison ! Je descendis la rejoindre. Elle tourna vers moi sa face de craie ; ses yeux cernés de bleu brillaient ; elle me sourit de ses lèvres outrageusement sanglantes, exhibant ses dents rares, jaunes, tous ses chicots ; elle me fit la révérence : « Ah, Giacomo, viens que je te présente à mes enfants » J’écarquillai de grands yeux ! « Je ne t’en ai donc point parlé ? Voici le duc de C., le gouverneur de R., le ministre I., le maréchal de Q., la marquise de T., les comtesses de P. et L... » Assis sur un banc, je la regardai s’entretenir avec ses fantômes, interrogeant l’un, gourmandant un autre, caressant un troisième... 
Par la suite, je l’interrogeai habilement. L’Abbesse avait eu de son commerce, malgré les précautions, les boyaux de mouton, les tisanes de grande rue, sept enfants. Plutôt que de les confier à l’hospice, elle s’en allait à nuit tombée les déposer devant la porte des grandes familles de la ville. Elle leur inventait une vie : leur première dent, leur premier pas, leur premier mot - « maman » bien sûr ! - les précepteurs qui se chargeaient de l’éducation des garçons, les couvents à qui l’on confiait celle des filles. Elle les mariait, leur confiait une charge, un destin enviable entre tous dans l’administration royale, les armées...

Il existait une fontaine qui s’écoulait du mas des Jeanjean jusqu’à la Viorne ; en traversant les jardins légumiers, les villageois lui avaient aménagé un lit de tuileaux, avec de-ci de-là un bassin d’argile pour l’arrosage du soir. La source coupait au plus court, au plus vert, parmi le cresson bleu, les vapeurs de menthe ! J’en suivais le cours, glissant parfois, sautant les murets ; je débouchai sur un jardin exceptionnel : pas un fruit, pas un légume, mais des fleurs, des brassées de fleurs, par vagues, par flots, en rond, en carré, en massif, en volume... Un formidable tableau coloré, odorant, savamment agencé pour faire chanter les tons, les valeurs. Nul paysan n’avait de temps à perdre pour pareille faribole ! Le propriétaire du jardin chantait, non pas à gorge, mais en bourdon ; c’était beau, émouvant, grave. La robe grasse, sale, relevée jusqu’à mi-cuisse, passée dans la ceinture, découvrant des mollets villeux, des chausses de basane emprisonnées dans les sabots, le père Nadal, ciseaux en main, officiait : il coupait de-ci de là une branchette, une touffe de lavande, de larmes-de-Job ; il bénissait l’Éden, se servait une forte rasade d’un cruchon dont le vin dégouttait sur son menton mal rasé ; il recommençait, taillant par-ci, bénissant par-là, buvant, soufflant ; à cet exercice il devint vite cramoisi, remonta plus haut sa robe, se démena du goupillon, pour se répandre en rugissant : « Je suis le Verbe de Dieu qui ensemence le monde ; je suis le Verbe de Dieu qui ensemence le monde ! » Il s’effondra sur une litière de lavande à l’ombre d’un maset ; là, il s’endormit en ronflant comme une forge !
Dieu, l’amour du prochain est chose si forte, si rare, qu’elle rendît fou le meilleur de tes bergers ? 

Ce même jour, j’appris la mort du second Besson : depuis l’assassinat de son frère, il se laissait dépérir, ne mangeant rien, restant assis à longueur de temps dans la cour, à la place où s’était accompli le forfait, les yeux dans le vague. La semaine écoulée, il se prit de querelle avec une troupe de soldats, provoqua l’un d’eux en duel : il se laissa embrocher comme l’un de ses poulets. La Bouteille me conta comment la veuve hurla, comment elle assomma à coups de poêles, de battoirs, trois soldats avant que l’on ne la maîtrisât.


(à suivre)

La nuit de la Mandrette, 3ème partie

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La nuit de la Mandrette (3ème partie) 

Je commençais l’ébauche de mon oeuvre, quand survint le carivari de Jacques Domazan, le notable le plus important du village après Jean le Pape, que l’on surnommait jusqu’alors Jacques l’Esquiche-cèbe ( en français le presse-oignon à cause de son avarice ), veuf depuis trois ans qui épousa une petite-nièce afin que l’honneur fût sauf - la fille avait eu une fillette avant mariage : le Nòvi ( ainsi nomme-t-on en Provence les nouveaux mariés ) réparait sa faute... En vérité, les biens de la famille ne devaient point être divisés.. En vérité, la Bouteille était le père de la fillette : il pâlit quand on lui porta la nouvelle ; il avait conservé son éternel sourire : il en devint hideux... 
( Parfois un valet engrossait la fille d’un propriétaire, escomptant ainsi échapper à la faim, à l’humiliation d’être pauvre, de n’avoir pas de quoi... Peut-être ce pauvre-là aimait simplement la fille ! À moins que la fille ne fût simplette, goitreuse, bancale, bossue et que personne du village ne se présentât pour réparer et empocher une dot doublée, voire triplée, le corps du gars échouait dans un puits ). La Bouteille n’était pas valet ; pour être du village, les Alari n’en comptaient pas moins parmi les parents pauvres : jamais les Domazan ne consentiraient à pareille mésalliance... Le veuf se remaria ; la fille n’eut pas son mot à dire !
La troupe se rassembla, une bonne centaine de gars, de filles grimés : les filles en gars, en boumianes, en catins, les gars en filles, en moines ; un loup se déplaçait à côté d’un boscot marchant avec préciosité, affublé d’un masque de cuir, un grand nez... Les petits maîtres de la confrérie, brandissaient de hautes mitres auxquelles étaient accrochés des rubans multicolores, des grelots ; les autres s’étaient chargés de charognes ( tête de mules, bétail crevé, cornes de toutes sortes ) qu’ils entassèrent devant le mas des Domazan. Tournent les crécelles, soufflent les trompes, sonnent les tambours, les vieux chaudrons, les poêles éculées, les plats d’étain, volent les priapées, les quolibets, les cris, les râles, les geignements... Tonnent les fusils... Une heure durant il ne se passa rien. Enfin le Nòvi sortit sur la terrasse, méprisant ; il jeta royalement un blanchet à la troupe assemblée ; il regagna bien vite sa demeure, refermant la porte avec précipitation sous les huées. Le lendemain, même tohu-bohu. Toutes les fenêtres de la maison s’ouvrirent à la fois : les seaux d’eau, de pisse, plurent sur l’assistance, qui continua son concert jusque tard dans la nuit. Il en fut ainsi une semaine durant... Puis le Nòvi coinça la Bouteille dans un chemin creux ; il le fit rosser par ses fils, ses gendres, ses valets... Le pauvre garçon marchait plié en deux ; son visage était bleu des coups reçus ! On utilisa les grands moyens : le dû ! ( la jeunesse disait le mot à la française, et non lou dégut, à la languedocienne ). Une vieille jarre emplie d’un mélange d’huile inconsommable ( même pour la lampe ), de suie, de plumes était d’ordinaire jetée à la volée par la porte ou l’une des fenêtres de la grand’salle. Le Nòvi se méfiait : portes et fenêtres restaient soigneusement fermées ; on se saisit d’une de ces échelles qui servent à gagner les combles ; le dû dévala la cheminée entraînant le houppier d’un petit pin : le tout s’abattit sur les crémaillères, renversant le chaudron, gâtant les viandes à rôtir, s’enflammant, projetant des souillures partout à l’entour, soulevant une âcre poussière qui contraignit le Nòvi, sa femme, ses fils, ses filles, ses brus, ses gendres, ses servantes, ses valets, à fuir en suffoquant, larmoyant, crachant tant et plus, mascarés comme des Nègres...
Le carivari s’arrêta là : le père Nadal négocia la soumission du Nòvi ; celui-ci raqua l’or, pour la noce, le dérangement, le temps perdu, la pisse, les frais annexes... et la rouste de la Bouteille !

Le comte, que chacun moquait, le surnommant le Malgalbat, était un petit homme, bossu, contrefait, les jambes torses ; son beau visage, aux traits réguliers, reflétait une grande humanité d’âme, une grande vivacité d’esprit ; il était d’ordinaire accompagné d’un loup qui grognait en vous regardant à la dérobée, de trois ou quatre hommes à têtes de rufians, de quelques fillettes outrageusement fardées qu’il appelait « mes oiseaux ». Il avait, toute difformité gardée, la même aristocratie d’âme que le petit Bembo ! La bouche perpétuellement fendue d’un immense sourire, non dénué d’ironie savante, le Malgalbat avait une manière bien à lui de vous regarder de côté, de son oeil bleu, qui faisait songer à une poule, ou au Diable. C’était la meilleure personne du village, avec le père Nadal et l’Abbesse, et la plus érudite ! Quand il n’était pas en son hôtel de Saint-Gilles, le comte résidait au château ; il me faisait alors de fréquentes visites. Nous parlions longuement de mon projet de fresque, des peintres italiens, français, de ma vision du Plansuau. Il était attentif, et sceptique à la fois. Un jour, il vint avec quelques fleurs fraîches cueillies, de celles que l’on trouve en bordure des chemins creux, dans les combes, dans les bosquets. Il les fit tournoyer une à une dans la lumière : mes jaunes ne pouvaient être que ceux des genêts, de l’aunée, de l’aigremoine, des boutons d’or, mes mauves seraient le mauve, la violine, de l’agripaume, des trique-madame, des cistes, mon bleu le safre du thym, de la parisette, mon rouge le ponceau des coquelicots... De ce jour, je m’arrachais quelques heures à mon travail pour contempler le village muant dans la lumière selon l’heure ou le temps qu’il faisait. Je repensais mes gris, mes bruns en fonction de la terre, du sable, de la pierre du Plansuau. Je m’imprégnais du Plansuau ; je buvais, je mangeais, je rêvais le Plansuau, de jour, de nuit. J’étais le Plansuau ! Malgré quoi, ou à cause de quoi j’étais désespéré : aucune des femmes du village ne faisait une vierge convenable : elles avaient quelque chose de vulgaire, d’averti ; leur regard charnu me gênait... Les oiseaux du comte n’avaient rien de pucelles ! Le Malgalbat me parla de la Mandrette. Cela signifiait « la renarde » ; c’était une sauvageonne que des vagabonds avaient laissée derrière eux, une fillette qui pouvait avoir aussi bien treize que seize ans. Elle pêchait la truite dans la Viorne comme personne, colletait les lapins des rabouillères dans les bosquets, dans les champs. Elle logeait dans une remise, jouxtant le mas du Tambour, de la branche cadette des Carmau. Le comte me la présenta : c’était ma naïade ! Ces yeux de velours noir, cette balèvre délicieusement ourlée, ce sourire raphaélique, ce teint tantôt fauve, tantôt carminé, à la Vinci, ces crins de soie bleue, ce cou tout de délicatesse, ces deux collinettes à peine ombrées : j’avais trouvé ma Vierge ! L’oeuvre s’envola ! La Mandrette était assidue à la pose ; les notables s’étaient engagés à lui verser trois sols la journée. Le Malgalbat souriait avec gourmandise de nous voir ainsi, moi peignant, elle posant ; il me complimentait, badinait la fille, qui riait ; je les grondais : il s’excusait ; pour mieux s’excuser, il nous livrait quelque poème, traduit librement du français en langue d’oc, avec par-ci par-là une formule latine. Je l’écoutais d’une oreille distraite, jusqu’à ce qu’il déclamât quelques vers qui me bouleversèrent à un point tel que je sentis fondre ma froideur ; j’en restai le souffle court, le geste en suspens :

Tu es, tout seul, tout mon bien et mon mal :
Avec toi tout, et sans toi je n’ai rien :
Et n’ayant rien qui plaise à ma pensée,
De tout plaisir, ennui saisir me vient,
Le regretter et pleurer me convient,
Et sur ce point entre en tel déconfort,
Que mille fois je souhaite la mort.

« C’est beau comme du Pétrarque ! » Il sourit finement : « C’est un poème de Louise Labé ! »

L’auberge était située à l’entrée du village, tout à côté du calvaire du mas des Jeanjean ; elle était tenue par deux frères issus d’une basse branche de cette famille ; comme tant d’autres, ils avaient quitté le village à quinze ans, pour s’engager tambours dans les armées du roi ; ils en étaient revenus, vingt ans plus tard, avec de quoi racheter un mas à leurs petits cousins, et une grosse Picarde dans leurs bagages qui s’exprimait en son patois ( cela ne gênait personne à l’auberge : chacun y parlait provençal, languedocien, gascon, auvergnat, catalan, espagnol, français tout en étant compris de tous ). On ne savait trop si la grosse, qui valait bien en volume les deux Bessons réunis, était la femme de l’un ou de l’autre, ni même si l’un et l’autre n’en avaient pas semblable usage : bien malin qui aurait su distinguer l’un de l’autre jumeau, semblablement petits, avec le même petit ventre confortable, le même nez en pied de marmite, les mêmes taches de son sur le visage, la même tête grosse, ronde, la même broussaille de cheveux qui ressemblait à un nid de pie posé sur un caillou. La Picarde, depuis sept ans, s’activait du clair matin à nuit noire dans sa cuisine ; chaque année, elle pondait un enfanton : on disait les Bessons , la femme des Bessons, les enfants des Bessons. L’un et l’autre étaient habiles bretteurs : il n’était point rare de les voir batailler avec quelque aristocrate de passage, ou bien avec le Malgalbat ; ils disaient qu’ils avaient été maîtres d’armes à Paris, que la fine fleur de l’aristocratie française se disputait l’honneur de croiser le fer avec eux. Avec ça, les meilleurs lanceurs de couteau que j’eusse jamais vus : il y avait peint sur une poutre de la grand’salle une main ; qu’une dispute éclatât : un premier couteau se fichait au centre de la paume, bientôt suivi d’un second ; avant que les trouble-fête n’eussent repris leurs esprits, chacun des deux frères avait comme par enchantement un autre couteau en main !
J’y rencontrai le Carbonier. L’homme habitait à l’écart du village, dans un moulin au trois-quarts en ruine en aval de la Viorne. C’était un hercule, bleu de poil, brun de peau, un rien sorcier, ou plus exactement endevinaïre : il désenvoutait les victimes des jeteurs de sorts proprement dits que l’on nommait les mascs. Certaines personnes ne pouvaient passer à côté de ruches sans que les abeilles ne s’affolassent, sans qu’elles n’attaquassent les passants, ou à côté d’une écurie, d’un attelage, sans que les chevaux ne ruassent, qu’ils ne s’emballassent, à côté d’une bergerie sans que les brebis pleines n’avortassent, que les autres ne donnassent plus de lait : le Carbonier venait, les choses s’arrangeaient. Ses méthodes valaient bien en efficacité celles de nos médecins : il marmonnait des formules, faisait de grands gestes, de grands signes de croix ; il avait vraiment la science des herbes ; il se dégageait de lui des ondes qui guérissaient vraiment. Il connaissait toutes sortes de poutringues, qu’il fabriquait lui-même : il soignait les verrues avec du lait de figue, des feuilles de poireaux recouverts de la rosée du matin, ou encore avec du vinaigre dans lequel avait macéré de l’écorce de genêt ; il massait les rhumatismes avec des orties, sans que cela produisît de piqûres. Qu’un autre tentât de faire de même, celui-là échouait où le Carbonnier soulageait les maux. Une fois, il posa la main sur le front d’un enfant malade, l’autre main sur la tête d’un chat qui dormait non loin : le mal passa de l’un à l’autre ; l’animal sortit en pleurant, en se cognant aux murs ; le Carbonnier commanda que l’on creusât un trou, que l’on saignât le chat dedans, que l’on brulât entièrement sa carcasse ! Un homme avait la main morte après avoir prêté un faux serment : l’endevinaïre mouilla la main du malade, la plaça entre les siennes sans qu’elles ne la touchassent : l’homme hurla, il retira une main couverte de brûlures, mais vivante. Lorsqu’une brebis était malade, il nouait la queue avec un fil de laine, il incisait lorsque l’appendice avait assez enflé : du sang noir en coulait ; le Carbonier prétendait que c’est le Malin qui se retirait. Quand un chien était mordu par une vipère, il enterrait la bête afin que seule la tête de l’animal dépassât : une heure plus tard le chien était guéri. Lorsqu’une brebis ou tout autre animal suppurait, il entaillait l’oreille de la bête ; il cousait entre les lèvres de la plaie une racine connue de lui qui provoquait un abcès : l’animal était sauvé. De son vrai nom, il s’appelait Carmau ; ce Carmau-là se savait, au jour de sa mort, privé de sépulture chrétienne - le père Nadal devait compter avec les mauvaises langues et son évêque ; cela n’altérait en rien sa jovialité naturelle. Je trouvais qu’il portait bien son sobriquet ; il rit : « Vous n’y êtes pas du tout : figurez-vous que mes grands, et leurs grands avant eux, étaient meuniers ; c’est par manière de plaisanterie, parce qu’ils étaient blancs de farine de la tête au pied, qu’on les surnomma charbonniers. » J’appris de lui le pourquoi de certains surnoms : l’ancêtre de Martin Domazan que l’on appelait Paris dut un jour coucher dans une auberge de Beaucaire ; il s’y trouva entouré de gars de Saint-Alban de Clarain, l’ennemi de toujours ; ce gros paysan languedocien, qui ne parlait pas un mot de français, salua bien bas chacun des présents en disant : « Siau un mousu de Paris, siau un mousu de Paris... » Je suis un monsieur de Paris ! La Bouteille, bébé, ne pouvait s’endormir sans en serrer une contre sa joue ; le Capelan hérita son surnom d’un arrière-grand-père dont la calvitie ressemblait à une tonsure ; un ancêtre de l’Évêque s’était fait agresser petit par une oie qui s’empara du vermisseau qui pendait entre ses jambes, refusant d’en démordre : on a dit ensuite que l’appendice ressemblait à une crosse... Le Moulinier avait de grands bras qu’il agitait sans cesse comme les ailes d’un moulin ; le père du Rabassier, jeune homme, fréquentait - le mot est faible - une femme mariée : un jour où ils étaient couchés, le mari revint plus tôt que prévu ; le Fumade - le jeune homme était un Fumade - sauta par la fenêtre ; il se reçut mal, le nez dans le fumier ; le mari lui demanda de quoi il retournait ; l’autre lui dit la première chose qui lui passa par la tête : « Je cherche des rabasses ! » Quant au sobriquet collectif de ventres-nègres, seul le Carbonier pouvait en parler ouvertement, avec ces grands rires qui lui étaient coutumiers ; les gars de Saint-Alban de Clarain racontaient l’histoire suivante : un jour le roi de France voulut, allez savoir pourquoi, donner sa fille en mariage à un honnête garçon du Plansuau ; en cherchant bien, on en trouva un ; il marcha jusqu’à Paris, se présenta au château du roi ; la belle vit la mine du gars : elle lui commanda d’aller se laver la figure... Le gars courut à l’auberge de Paris ( les villageois sont convaincus qu’il n’y en a qu’une dans la capitale ) ; il revint après s’être copieusement aspergé d’eau. Il avait tant couru, que ses pieds ne sentaient pas bien bon : il dut retourner à l’auberge. La princesse réfléchit : elle dit qu’elle voulait être bien certaine de ne point regretter son choix ; elle exigea de voir la chose... Le gars regarda se desbrailla : la princesse poussa un cri d’horreur ; elle déclara : « Qu’il était bien bon d’avoir amené la saucisse pour la noce, mais qu’elle était trop cuite tant elle lui paraissait noire... » Ris, ris donc belle Giacomette, j’aime t’entendre rire ! 
Les habitants de Saint-Alban de Clarain auraient gagné leur surnom de gratte-cul du temps où les sarrasins écumaient le pays : une forte troupe d’infidèles se préparait à assaillir Saint-Alban. Imagine l’émoi du village cherchant le moyen d’échapper aux rigueurs de la guerre ; un enfant le leur souffla : « Faisons la cigale ; grattons-nous le cul pour faire de la musique ! » Le fait que les cigales musiquent avec les ailes, non avec le cul, n’affleura pas les gens de Saint-Alban qui se desbraillèrent et entreprirent de se gratter le cul : lorsque les sarrasins parvinrent au village, ils n’en crurent ni leurs yeux, ni leurs oreilles ; certains, parmi les plus aimables, disent que, de voir des culs si noirs, ils prirent peur et se sauvèrent : le village fut sauvé ; d’autres, plus méchants, disent qu’ils besognèrent les gens de Saint-Alban sans même que, tout occupés à se gratter le cul, ils ne s’en aperçussent : le village fut sauvé aussi !

Sur le soir, les mas dégorgeaient de toutes leurs âmes : le village en comptait quinze ou seize cents ; les battellements crachaient des bordées d’hirondelles ; leurs grands vols anguleux dessinaient d’immenses trames dans le ciel ; elles s’en venaient happer les moucherons sous nos pas, à quelques doigts du fumier des cours, du pavement des rues, puis elles fusaient d’un coup pour prendre de la hauteur ; l’air était rancie de toute la chaleur du monde, elle transpirait de partout : de la terre, des pierres rousses des maisons, pour s’épandre dans les cours, les rues ; le cri aigu des oiseaux dilacérait l’épaisseur de l’air, en une débauche criarde d’insectes, de lumière sourde. L’été serait particulièrement chaud ! Pauvre ou riche, chacun s’attachait à se montrer, à être vu ; les hommes, les maîtres, les valets, les jeunes, les moins jeunes allaient, venaient, se rassemblaient par grappes noires à l’ombre des tilleuls devant l’église, le château ; les vieux insolaient leurs vieux os sur les bancs de pierre, devant les maisons ; le grand troupeau des femelles se répandait en cris, en rires, en moqueries, en jacassements ; les réputations se faisaient aussi vite qu’elles se défaisaient. Je retrouvais mon Italie ! Par paquet de vingt à trente, tous défilaient dans l’église ; on veillait à ce que j’eusse toujours de quoi boire ; chaque soir, l’un d’entre eux m’invitait à souper à l’auberge ! J’aurais aimé moins de prévenance, plus de familiarité, être traité comme un des leurs... Je me savais aimé de la Bouteille, de l’Abbesse, du comte, du père Nadal, je tenais pour acquise l’amitié du Carbonier, sans doute aussi celle des Bessons ! Hormis la Bouteille, tous ces gens n’étaient pas vraiment du village. La Mandrette ? Dieu seul savait ce que cette sauvageonne pensait ; elle ne s’intéressait qu’à elle-même ! Quant aux autres ! Le village en tant que communauté, en tant que grand corps souffrant, jouissant, se reproduisant sans cesse, travaillant, espérant, désespérant tour à tour, m’accepterait-il un jour comme l’un des siens ? Avec rage je m’efforçais de me concilier leur amitié ; je voyais en eux des gens simples. Ils l’étaient, à leur manière : gros travailleurs, grands carnassiers, toujours prêts à rire charnu, à faire le coup de poing, le coup de feu, à se retrouver pour danser autour d’un violon, d’un fifre, d’un chalumeau, d’une vielle, d’un tambourin, se palpant à pleines mains, la bouche rance, se mouchant des doigts, rotant, pétant en compagnie. Qu’il fît trop chaud, les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards prenaient le chemin de la Viorne ; ils s’y baignaient nus. Il n’était point rare qu’à l’écart du groupe, les toupets de roseaux blancs trémulassent, le gloussement crescendo de la fille s’égayait sans vergogne ni retenue depuis la roselière ; on commentait la progression de l’assaut, et sa conclusion ; on riait du cocu, même le cocu qui ignorait son infortune ; ce dernier découvrant que l’on s’ébaubissait à ses frais, il prenait un coup de sang : il coursait le gars en levant haut la serpette, promettant de lui couper les grelots ; l’un et l’autre couraient nus ; les rires se faisaient féroces, on encourageait le mari à courir plus vite, à tenir parole... L’homme battrait sa femme, se saoulerait le soir même aux frais du suborneur : tout rentrerait dans l’ordre ! Rien ne se passait sans que s’ensuivissent grandes démonstrations de joie, de peine, grands débordements de gestes, de cris, de larmes, de rires : les rixes, les fêtes, les écarts de conduite, les deuils, les mariages, les naissances, les moissons, les fâcheries, les réconciliations, abondamment commentés par tous, boulangeaient une vie vouée au travail de la terre, à la reproduction de la vie, à l’enrichissement des mas. D’un jour à l’autre, parfois d’une heure à l’autre, la gaieté la plus folle se muait en extrême désespoir, selon l’humeur du voisinage, le prêche du curé, les rumeurs, le niveau de la Viorne, le vent qui tardait à tourner, la pluie à tomber, le soleil à briller... À côté de leur catholicisme ostensible ( pas de place, de carrefour sans croix, la plupart des mas avaient leur niche, leur Vierge ), ces gens rustres se soumettaient à d’invraisemblables rituels superstitieux, assez voisins de ceux de mes campagnes italiennes : les cueillettes, les plantations, les mariages se faisaient en fonction des lunes rousses, des fêtes de saints ; les cheveux étaient coupés certains jours, les rognures d’ongle à d’autres ; le placenta des enfants, les humeurs périodiques des femmes, étaient censés protéger des sorts, des morts ! Les femelles surtout m’impressionnaient, avec leurs larges épaules, leurs rondeurs puissantes qui roulaient au plus petit mouvement ; elles se campaient face à moi, poings sur les hanches, pour me regarder dans les yeux, des yeux qui me jaugeaient, ne dissimulant rien de leurs appétits. Je les trouvais bestiales : elles me faisaient peur !
Ma vision du Plansuau se modifiait. Je m’efforçais d’aimer les gens pour ce qu’ils étaient, non pour ce que je voulusse qu’ils fussent : je leur prêtais une bonne raison quand leur comportement heurtait l’amitié que je leur portais. Le chef de famille y régnait en tyran, terrorisant les valets, troussant femme et servantes, bon gré mal gré, exigeant de tous une soumission absolue ( dans le même temps où les seigneurs voyaient, année après année, leurs droits rognés par le pouvoir royal ) ? Cela était dû aux rigueurs de l’époque, à la survivance d’une situation ancienne... Je déclarai au Malgalbat que l’homme, le paysan, étant naturellement bons, pourvu que la ville ne les pervertît point, un homme nouveau ne tarderait plus à naître sous nos yeux... Il ricana : « On ne caresse pas un chien qui a la rage, à moins que l’on ne veuille être dévoré ou devenir soi-même enragé ! »
Pour le moins, les enfants m’aimaient ! Plus d’une fois je les regardai se tenir par la main, échanger caresses, baisers... Un jour, je sentis mes doigts se crisper sur mes pinceaux, ma vue se brouiller : j’avais travaillé huit heures d’affilée sans prendre ni repos, ni quoi que ce soit qui me sustentât. Je congédiai la Mandrette, m’accordant la soirée : je m’en fus vers la héronnière. La campagne se marbrait de roux, de fauve, la sécheresse avait diminué de moitié le débit de la Viorne, quoique ses abords conservassent quelque fraîcheur. Je marchais parmi les roseaux, les osiers, les sureaux ; une mélopée sourdit d’une collinette proche ; je me frayai un chemin parmi le fouillis de saules m’en dissimulant le sommet ; je dominai une oliveraie ; sous une treille, devant une cabane de berger en pierres sèches, un jeune homme, presque un enfant, assis sur un banc de pierres, jouait du chalumeau. 
( Je connaissais cet instrument pour en avoir vu jouer lors des fêtes du village ; le son en était aigre, il portait loin ! Le plus souvent l'anche consistait en une plume d’oie soigneusement fendue sur sa hauteur, savamment maintenue serrée lèvre à lèvre par du crin ; quelquefois deux roseaux taillés en biseau remplissaient le même office : oie ou roseau, l'anche devait s’emmancher parfaitement sur le corps de sureau qui s’évasait sur un pavillon en corne. C’était tout un art, bien de la patience, pour que toutes les parties s’agençassent. Le soir venu, dissimulés par le fossé au coin d’un champ, par un taillis en lisière de bois, certains gars s’exerçaient à son maniement. )
La fillette qui dansait dans le soleil avait cinq ou six ans ; c’était une petite paysanne, semblable à toutes les petites paysannes, vêtue d’une chemise de toile, d’une jupe qui bouffait aux hanches, coiffée d’un bonnet qui épousait l’arrondi de la tête : une vraie petite bonne femme en miniature. Ses apprêts devaient avoir été portés par vingt fillettes avant elle, tellement ils étaient pétassés ; elle n’en était pas moins belle ! Je ne saurais dire si c’est l’instrument qui se réglait sur la danse ou l’enfant qui évoluait sur la musique. Tantôt le chalumeau jouait staccato, les notes se détachant délicatement, s’égayant dans la fournaise comme des gouttes de rosée l’eussent fait matin ; tantôt la musique s’envolait, legato : elle prenait un petit air léger, affairé, gracieux comme le vol d’un oiseau ou celui d’une abeille ; régulièrement, mon joueur de chalumeau reprenait le même motif, puis il improvisait, sautant d’une gamme à l’autre, pour exploser en un trille digne d’un maître de musique du pape. J’étais cloué sur place par le spectacle de ces deux enfants tutoyant les dieux, m’imbibant de musique, de danse, y puisant de nouvelles raisons de ne pas désespérer en l’homme, de croire au Plansuau. La petite sursauta, poussa un cri aigu, se figea ! Le chalumeau s’arrêta. J’eus envie de m’excuser, de leur dire de continuer, de faire comme si je n’étais pas là... Je vis la haine ravager les traits du dernier fils Navas, celui que l’on appelait Compère Navas, l’enseigne de la confrérie : je leur avais volé ce qui leur appartenait en propre, ce pour quoi ils se cachaient du regard de l’autre, l’adulte, l’étranger... Le temps qu’il se composât un sourire atroce, il broya le chalumeau entre ses doigts... Il me tourna le dos, prit sa soeur en pleurs par la main, s’en retourna à pas lourds vers le village. Je me sentis honteux comme un voleur d’âmes !

(à suivre)

La nuit de la Mandrette, 2ème partie

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La nuit de la Mandrette (2ème partie) 

Lorsque je découvris le Plansuau, un an avant mon propre martyre, je vis d’abord un gros village d’une quarantaine de fermes - que l’on appelle des mas - solidement acagnardé au sein d’une plaine charnue, ensoleillée. 
Quand je parle de mas, Giacomette, je te parle de vastes bâtisses carrées, surmontés d’un pigeonnier, comme autant de petits châteaux campagnards. Le village n’avait rien de ces bourgs faméliques comme j’en avais tant vu, étirant des maisons barlongues, bancroches, mafflues, montées trois-quarts bois, le reste bâti à chaux, à diable, à terre, à sable, à galets, en une double enfilade que partage une grand’rue interminable, étroite. Les bâtisses carrées de pierres rousses, étaient agencées selon le même modèle ; au rez-de-chaussée, à l’arrière de l’habitation, des arcades embarrées de bois grossier, un défilé de voûtes d’arêtes pour abriter les chevaux, le cochon, les chèvres, les brebis, les barriques, les charrettes, charrues et tout autre gros outillage ; au premier étage, devant, une terrasse ombragée d’aristoloche ou de vigne ouvrant sur la pièce commune ; au second et troisième étages, les chambres - celle du maître, d’autres chambres pour les siens, une commune aux valets, une autre aux servantes ; puis les combles, sous les toits peignés de gros sillons de tuiles brunes d’où ruisselait l’épais flot de plantes charnues, à petites fleurs mauves, nourries de vent, de sable, de terre pâteuse, que les Français appellent trique-madame, qui s’échevelait pour pendouiller jusqu’aux fenestrons dégorgeant de foin ; sur l’arrière, les pieds dans le fumier, une longue échelle épointée formée d’un tronc unique, droit, cerclé à la cime, fendu de la virole jusqu’à la base, avec des échelons de plus en plus larges qui maintenaient écartées les lèvres de bois, conduisait le plus souvent à un galetas ouvert, quelquefois à une cloison de palplanches rêches, grises de soleil, trouée d’une porte basse, amovible, fixée par des clenches, au-dessous d’une fuste qui servait à hisser les ballots de provende d’hiver ; dans un angle, sentinelle rousse, le gros dard carré du pigeonnier ( le plus élevé était celui du mas de Jean le Pape qui servait, par temps troublés, de guette ). Chaque bâtisse avait sa cour, son enceinte de pierres sèches, assez haute pour que l’on y pratiquât, debout sur une barrique, le coup de feu ; les mas ouvrant sur la plaine étaient orbes de fenêtres, percés de meurtrières. Les rues étaient droites, si larges que deux charrettes pouvaient s’y croiser aisément ! Le château semblait se terrer derrière les bastides ; l’église et le presbytère se pressaient contre lui. 
Je me présentai au père Nadal, un paysan laid, lourd, sale, aux cheveux blancs, poisseux, tombant sur les épaules, aux mains massives, au visage mangé par une barbe blanche de huit jours, le nez enfoncé jeunet dans le crâne par quelque ruade de cheval ou de mulet, les yeux cernés par les veilles, les pénitences, la vinasse et par des paupières dévorées de protubérances de chairs violacées, semblables à des mollusques ; le prêtre, la robe grasse, formaient un tout qui puait la crasse, le mauvais vin, la sueur. Malgré la mine, la mise, l’odeur, je sentis d’entrée l’homme pétri de bonté, de désillusions ! Il lut avec beaucoup d’attention la lettre de monseigneur de C. : j’étais peut-être l’homme qui convenait ; il souhaitait que j’affresquasse le mur de l’église d’une représentation de la Vierge « propre à émouvoir les paroissiens, à revigorer leur dévotion, la sincérité de leur repentir, à leur redonner le sens, le goût du merveilleux, pour vivre enfin dans l’harmonie, la paix du Christ ». Je serais payé par les notables dès fresque achevée ; je serais logé, nourri par l’habitant ; tous les frais afférents à mon séjour, à mon entreprise, seraient à charge du village. J’étais fatigué des frivolités de la ville ; j’aspirais à me mêler aux gens du peuple, en particulier aux paysans, afin qu’ils m’apprissent le partage d’une vie simple, dénuée de calculs, d’artifices, et que j’y découvrisse le bonheur d’être homme parmi les hommes. Je parlai du sens du beau, du vrai ( j’avais en mémoire, deux ans plus tôt, ma rencontre avec Gianmarco Carrare, la colère du petit Bembo ! ), de l’Art dénaturé de peintres qui rougiraient de tenir boutique, croyant s’élever en opposant les sens ( Gaudium ) et la raison ( Ratio ), le lettré et l’homme du peuple... Je voulais ressusciter un Art religieux, paysan, un bien commun directement accessible à tous, en particulier aux humbles parmi les humbles ; je pris le père à témoin : « après tout, n’était-ce pas à eux que Christ s’était adressé en priorité ? » J’étais sincère : blessé, au plus intime de mon être, je rêvais d’oubli des fanatismes, de réconcilier l’homme avec lui-même, de marier le beau ( le religieux ), et le vrai ( la paysannerie ) ; de jeter, à partir du Plansuau, les bases d’un Art populaire renaissant, qui gagnerait ensuite la Chrétienté tout entière ! Le père Nadal m’écouta avec gravité, surpris, gêné ; il sourit douloureusement, avec bonté, en me pressant le bras : « Je suis prêtre, je me dois d’aimer le Christ à travers les hommes. Pour eux, pour Lui je me suis fait eunuque : j’ai pour vocation de saigner avec eux, avec Lui. Tu n’es point, je le crains, dans ces dispositions : tu souffriras en vain... » Bourru, il me poussa brutalement vers la porte : « Un jour prochain, tu comprendras, ce jour-là, tu maudiras chacun des pas qui t’ont conduit ici ! »

Les notables me logèrent chez l’Abbesse : c’était une vieille chose, qui puait le vieux, le fauve, la sueur froide, la vieille urine ; une vieille chose à face de craie, les yeux cernés de bleu, aux lèvres outrageusement sanglantes sur des dents rares, jaunes, et beaucoup de chicots ; une vieille chose vieille comme le siècle, et pourtant la seule personne du Plansuau, avec le Malgalbat, à manifester quelque élégance : vêtue de pourpre, elle portait attifet, robe à vertugade de veloutine parfilée d’or où s’allumait l’éclat pâle, fugace, d’une perle. Derrière ses grands airs de citadine affranchie, elle cachait mal ses cicatrices et une solide âme de campagnarde, grosse de bonté naturelle. Elle était issue d’une des branches cadettes des Domazan ; pauvre parmi les plus pauvres, elle avait quitté le village à seize ans pour y revenir un demi-siècle plus tard, assez aisée pour s’offrir une borderie. On la surnommait l’Abbesse parce que sa maison abritait la confrérie de la jeunesse, qui me vit m’installer à demeure d’un assez mauvais oeil ; la Bouteille m’estimant assez discret, assez secret pour tenir ma langue et ne point me mêler de leurs affaires, m’accepta enfin ; il m’invita à participer, non point aux débats, mais aux banquets, aux libations organisés chez son amphitryon. Chaque village environnant avait sa corporation de jeunes dirigée par un Abbé. Le père Nadal me conta comment chaque année ce dernier était choisi : le prêtre devait, durant l’avent, alors que tous les jeunes gens célibataires natifs du village, sans distinction de naissance ou de fortune, y étaient assemblés, lâcher dans l’église un de ces oiseaux de roche que les Languedociens appellent traucobartas ; le premier qui s’en saisissait était consacré Abbé de la jeunesse jusqu’au Noël suivant. Cela n’allait pas sans coups, sans bruit ; on déplorait parfois quelques bancs, quelques membres brisés. Le nouvel abbé désignait un lieutenant, un enseigne, trois prieurs. Cette année-là c’était un Alari, Mathieu la Bouteille, qui régnait sur les jeunes gens du village, un bon garçon anguleux qui portait sur le crâne trois toupets de cheveux, un sur le dessus, deux sur le côté, de grands yeux marron, rieurs, de grandes dents chevalines, des lèvres épaisses ; il ne songeait qu’à se moquer, souriait sans cesse, les deux fossettes de chaque côté de la bouche ressemblaient à des coups de serpe. Il aimait parler et me prit en sympathie. Conformément à son office, c’est la Bouteille qui, lors des fêtes, des mariages, menait la farandole ; c’est lui qui donnait le signal du rondeau, que les villageois appellent le brandi. Un jeu consistait à le singer en tout point : levait-il la jambe, l’assemblée la levait aussi, grimaçait-il, les convives se faisaient gargouilles à leur tour, souffletait-il quelque particulier auquel il gardait rancune... il fallait à cet autre se sauver au plus vite avant d’être promptement assommé !
La confrérie tenait registre ; elle possédait une caisse appelée la pelote ; elle était chargée de recueillir certaines pénalités imposées par l’assemblée des notables ; elle organisait les fêtes du village, le carnaval, la pendaison des filles en mai ( rassure-toi, belle Giacomette, les belles à marier n’étaient pendues que par les pieds ), les festivités de Pâques, de la saint Jean. C’est elle qui avait la haute main sur la préparation, le déroulement des carivaris lors des mariages mal assortis : la confrérie se considérait propriétaire du troupeau de filles ; lorsque l’une d’entre elles épousait un vieux, lorsqu’une famille mariait une fille hors le village ( avec un gars de Saint-Firmin la Vernarède, jamais de Saint-Alban de Clarain, ceci de temps immémoriaux ), on devait, bon gré mal gré payer rançon à la jeunesse pour le dommage causé au troupeau ; qui ne payait pas l’impôt ne dormait pas de huit nuits, quand il ne devait pas subir le dû... Les déraisons de la confrérie, le récit des farces qu’elle pratiquait, des expéditions qu’elle se proposait de monter contre les gratte-culs de Saint-Alban de Clarain me distrayait de ma mélancolie ! Tout cela me semblait aimable, bon-enfant, malgré certains excès que je prêtais à une jeunesse prompte à s’enflammer : la Bouteille me conta en riant comment, il y avait de cela trois années, le pèlerinage à la chapelle Saint-Baudille, avait tourné à l’affrontement avec les gratte-culs : on avait relevé trois morts, plusieurs blessés... Les exaltés des deux camps revendiquaient la propriété de la chapelle pour leur village ; depuis des siècles, ce différend empoisonnait les rapports entre les ventres-nègres et les habitants de Saint-Alban... Je plaignis saint Baudille du plus profond de mon coeur !

Le mur de l’église était sain : ni moisissure, ni nitre. Je préparai un premier enduit, comme me l’enseigna mon maître Mattéo del Lombardi, propre à protéger l’oeuvre à venir des méfaits d’une trop grande humidité ; je passai une autre couche afin d’empêcher mes huiles de pénétrer en profondeur, ce qui aurait terni l’ouvrage. Ces préparatifs me prirent une semaine, pendant laquelle j’entrepris de mieux connaître le village ; il me fallut attendre une nouvelle semaine que mes enduits eussent assez séché, qu’ils fussent propres à recevoir mes pigments ; je profitai de mon inactivité forcée pour de longues promenades dans la campagne. Les champs de blé, les vignes, se tenaient en retrait de la Viorne : une inondation, si elle apportait le limon nécessaire à régénérer la terre avant semailles, ruinait le village avant moissons ! Les jardins légumiers s’étageaient mollement jusqu’aux abords mêmes de la rivière, certains n’en étaient séparés que par un muret mangé de ronces, de figuiers sauvages. Chaque jardin avait son enceinte de pierres, non pas pour le protéger des maraudeurs ( chacun respectait le bien, le travail d’autrui, plus que les gens eux-mêmes ), mais pour utiliser la caillasse que chaque nouveau labour amenait en surface ; le gros gibier, les sangliers nombreux dans les bosquets environnants s’arrogeaient de fouger, de bauger sans vergogne dans les jardins. Là n’était pas d’ailleurs l’essentiel de l’activité du Plansuau : ces gens aimaient la viande, fortement épicée ; les légumes, c’étaient assez bon pour les bourgeois de Nîmes ! 
J’aimais me promener au bord de la Viorne : elle venait des Cévennes, léchait le pied du Montaigu, baignait les abords du bourg, lunait benoîtement pour repartir vers la Camargue. Son cours se déclinait en un babil cristallin entre des berges moussues d’herbes bleues, de figuiers mauves, empanachées par-ci par-là de roseaux tendres et blancs ; les arbres, le soleil, s’attachaient à composer de délicats motifs qui dansaient, fugaces, à fleur d’eau... Les poissons paressaient à petits coups de nageoires sur le lit de galets jaunes et ocres. Venant des jardins légumiers, j’abordais la Viorne par la roselière, à quelques pas du plan que formait le coude de la rivière, là où se baignaient les paysans ; j’en remontais le cours jusqu’à la héronnière, la marche en devenait malaisée ; la rive en amont était encombrée d’un chaos où se mêlaient des arbrisseaux dégouttant d’eau, des lianes qui dévalaient des ormes, des saules, des grisards, des micocouliers, des trembles, dont les branches pendouillaient jusque dans l’onde noire, froide ; les arbres se donnaient la main d’un bord à l’autre pour former un couloir feuillu, sombre. Je marchais sur des plages de bois mort, pourri, grouillantes de vermine ; le pied s’enfonçait jusqu’au genou dans les galeries des castors ; j’entendais froisser les arbres un bref instant : mon intrusion chagrinait les hérons ; ils s’envolaient par huit, par dix, par douze, par couples, sans un cri, sans une protestation ; je me tenais, me hissais aux racines qui naissaient à mi-tronc d’arbres pelucheux, blancs ; des racines grosses comme des branches qui étayaient les géants béquillards, ou des branches qui avaient pris le parti de se faire béquilles pour fouailler le sol fongueux, l’eau, à la manière de racines... L’eau moirée explosait : un poisson énorme, gros comme la cuisse, happait une libellule, un petit oiseau, avant de s’en retourner bâiller inlassablement à l’abri d’un repli d’ombre... 
En émergeant entre deux troncs sucés jusqu’à la chair par les crues, je l’aperçus pour la première fois ! La rivière s’était élargie ; un tremble énorme couvrait la Viorne : il la couvait, la caressait de ses longs doigts d’argent, veillant sur elle. Au plus petit souffle, l’arbre bruissait délicieusement. La fille nageait sous son aile ; elle claquait des dents ; elle ne m’entendit point ; toute rêverie, elle souriait. Les longs cheveux se tordaient dans le courant comme un nid d’anguilles bleues, les dents brillaient comme des perles d’eau dans la pénombre, les yeux étaient clos sur son songe... Son corps, déformé par l’eau moirée, accrochait parfois l’éclat fugace d’un reflet de lumière qui la parait de fleurs d’eau... Elle me vit enfin : elle sursauta, poussa un petit cri suraigu. Son premier mouvement fut de se mettre debout ; ses mains ne lui permettaient pas de se voiler le conet et les seins ; elle s’enfonça de nouveau dans l’eau glacée jusqu’aux épaules, les bras croisés sur la poitrine. Je m’étonnai de sa réaction : les filles du bourg se baignaient nues avec les hommes. Je tentai de la rassurer ; j’expliquai qui j’étais. Pris d’une inspiration subite, je m’offris de faire quelques croquis, pourvu qu’elle m’offrît sa nudité, qu’elle se dépouillât de ses habits d’eau... Elle fit non de la tête ; il était inutile que j’insistasse davantage... Sans doute la fille d’un notable, mieux éduquée, moins délurée que ses semblables ! Je m’en retournai brimé, dépité, l’appelant in petto : « Ma naïade »...

Il me plaisait que l’objet de mes pensées se dévoilât peu à peu, comme une femme, ou un homme selon que l’on eût l’esprit tourné d’une façon conforme à la pensée commune ou d’une autre... Le village tirait sa force de sa faiblesse : ni grotte, ni montagne à moins de vingt lieues, des bosquets d’arbres à charpente de qualité, en quantité mais ni assez vastes, ni assez touffus pour que l’on s’y cachât ; pas d’autre recours que de combattre, de mourir sur place. Quand le danger pressait, le bourg oubliait les rancoeurs qui lui rongeaient le ventre, on embarrait les rues avec des charrettes, des barriques ; le millier de combattants, hommes, femmes, enfants, s’installaient derrière les murs de pierres sèches ; les armes sortaient des mas, fleurissaient aux meurtrières... Le Plansuau se trouvait à une demi-journée de marche de la vallée du Rhône, trop loin du passage des routiers et autres compagnies de soldats peu soucieux de perdre du temps, des hommes, pour des poules, des chèvres, des brebis et quelques soi-disant pucelages, trop près de Beaucaire, d’Avignon, pour tenter les bandes protestantes de Nîmes de la Vaunage et des Cévennes. Le temps passant, les armes changeant, le découvert s’était révélé avantageux : la plaine permettait un champ de tir suffisant que n’avaient pas les grandes villes, gênées par leurs faubourgs.
Le Plansuau était riche de dix pieds de pourriture ( je reste convaincu que le village se dressait sur l’ancien lit d’un fleuve qui avait pris la fantaisie d’aller courir ailleurs ! ), à chaque printemps les crues venaient engraisser d’alluvions nouvelles le palus dodu. Le bois des bosquets s’épointait droit que c’en était une bénédiction ; il y avait la carrière de sable sur le chemin de Saint-Firmin la Vernarède, une autre de pierres sur la route de Saint-Alban de Clarain, propres l’une et l’autre à la construction des façades de ces hôtels particuliers qui poussaient aussi vite que les nouveaux riches d’Uzès, de Nîmes, de Beaucaire, de Saint-Gilles, de Vauvert ; des carrières, des bois, qui ne donnaient point d’autre peine aux notables que celle d’encaisser les commissions de leur exploitation par les maîtres de métier, protestants ou catholiques, selon la localité où ils étaient établis ( les uns et les autres, chatouilleux quant à l’interprétation des choses de la religion, savaient fort bien accorder leurs violons et mêler leur partition quand il en allait de leurs intérêts vénaux et de leurs avoirs en ce bas monde ). Le bourg n’avait guère à redouter que les brigands : les villageois se faisaient fort de réprimer leurs bandes sans recourir à la maréchaussée dont les effectifs d’ailleurs n’excédaient pas trois cents hommes pour les états du Languedoc.
Le village regroupait treize familles ; certaines comptaient plusieurs branches distinctes ayant chacune leur mas : les Fumade, les Domazan, les Peirebelle, les Sumène, les Navas, les Merle, les Cornillon ( les chefs de maisonnée en seront plus tard mes juges ) ; puis venaient les Niquet, les Perret, les Alari, les Belac, les Carmau, les Jeanjean. Autant par jeu que par nécessité ( je décomptai quatre Alban Alari, huit Jean Fumade ), chacun portait un sobriquet, quelquefois hérité du père, du grand-père. Il en était de collectif : les gens du Plansuau étaient appelés ventres-nègres par ceux des villages voisins. Chaque mas accueillait de vingt à soixante âmes : la famille proprement dite, les valets, les servantes. L’harmonie régnait ; les chefs de famille étaient de bons pères, régissant au mieux les intérêts des leurs : des justes, des sages... Fichtre oui !

J’avais appris le métier à Pise, chez le maître Mattéo del Lombardi, un petit homme noiraud, chauve, qui ne cessait de se balancer d’une jambe sur l’autre devant sa toile, un laborieux qui s’était assimilé les techniques des grands anciens du Quatrocento et du début de notre Cincocento, s’appliquant à les reproduire honnêtement. Nous étions toute une bande de va-nu-pieds, fils de cordonniers, de marchands, de laboureurs, à hanter l’atelier du maître, aspirant à devenir des dieux à l’égal de Léonard, de Michel-ange, de Raphaël, du Titien... Un jour, six ans après mon entrée en apprentissage, je m’ouvris à Mattéo ; je lui dis : « Qu’à s’essayer à tant de rondeur, notre peinture ne tarderait pas à tourner en rond ; qu’à trop prendre la pose, nos modèles faisaient de bien sinistres cadavres... » Del Lombardi se fâcha : puisque son enseignement ne semblait pas convenir au génie méconnu qui sommeillait en moi, il m’engageait à choisir des maîtres qui convinssent à mon esprit novateur et à faire ailleurs mes humanités ! Pendant six autres années j’errai de Rome à Vérone, de Venise à Florence, de Mantoue à Milan, de Padoue à Ferrare, de Firmini à Urbino, mendiant, volant, couchant chez tel ou tel, vivant parfois de la vente de mes croquis, de menues commandes, courant les églises, les ateliers et, quand cela m’était possible, les collections privées. Je vis tout ce qui se pouvait voir ; j’appris tout ce que mon entendement était capable de goûter... Je fus reçu un jour par le collectionneur Piétro Bembo - un petit homme blond, presque un nain, vêtu avec préciosité, aux grands yeux tristes, bleus, aux mains baguées, si fines que l’on voyait le jour à travers quand il les agitait dans la lumière tout en pérorant ; j’y rencontrai un élève de Bronzino, un certain Gianmarco Carrare ( un fils d’artisan, comme moi ), un colosse pattu, à la balèvre toujours grasse, grand bâfreur de femmes, de viandes, au coffre massif, villeux : un homme taillé dans le marbre dont il portait le nom ! Gianmarco regardait avec un rien de condescendance le petit Bembo. Nous échangeâmes nos carnets ; Carrare ricana en me montrant une scène de Masaccio, parlant à son propos, avec un certain dédain, d’art paysan, de tableau pour curé... Le doux Bembo pâlit, il sortit sans un mot ; il revint dans la pièce avec des croquis, des centaines de croquis, copies d’oeuvres du Quatrocento, dons d’amis peintres de passage. Il les feuilleta. Ses jolies mains tremblaient un peu. Il retint la Trinité et le paiement du tribut de Masaccio, l’Adoration des mages de Ghirlandajo, l’Annonciation et le saint Laurent distribuant ses biens aux pauvres de Fra Angelico, la Vierge et l’enfant de Fra Filippo Lippi... « Regarde, dit-il à Carrare en lui mettant sous le nez l’Annonciation de Fra Angelico et le paiement du tribut de Masaccio, regarde bien comment travaillaient les maîtres du passé avant que l’audace ne devînt une faute de style autant que de bon goût, regarde bien les arcades principales de ces innovateurs, regarde comment elles indiquent quel est le coeur, l’âme du tableau, comment ces autres arcades, selon les leçons de Brunelleschi, dessinent une perspective qui fuit devant le regard. Que nous disent-ils, Fra Angelico, Masaccio, Botticelli, tous ces autres, que nous disent-ils sinon que l’artiste prête à l’oeuvre une âme, un corps, un présent, un passé ? Cette première arcade, véritable écrin du coeur du tableau, c’est le présent ; ces autres arcades, tous ces ventres qui plongent dans la nuit des origines, c’est le temps, l’insondable mystère qui nous étreint devant le corps de la femme. Oui, le temps, Gianmarco ; ces paysans, ces curés, comme tu dis ( ne proteste pas ! ), n’avaient nul besoin de figurer un sablier pour cela ; nul besoin pour nous d’avoir lu Pétrarque, Platon pour les comprendre, mais d’avoir un oeil, une âme ! L’âme, Gianmarco, l’âme est dans l’oeil ; elle te fait défaut ! Tu peins comme une bête, Gianmarco, comme un petit chien savant à qui on a appris à marcher sur les pattes avant, à faire le saut périlleux arrière, un petit chien qui n’en démord pas ! En Art il faut avoir de l’âme, c’est ce qui donne du talent, ce qui rend courageux, qui donne le courage au talent, Gianmarco ! Examine le paiement du tribut de Masaccio, le saint Laurent de Fra Angelico, la Vierge et l’enfant de Fra Filippo Lippi. Quel est le coeur du tableau : l’arcade principale te l’indique ; ce n’est pas le Christ du tribut ; ce n’est ni saint Laurent, ni le pauvre chez Angelico ; c’est la Vierge et l’enfant chez Lippi ; mais pourquoi son Jésus est-il laid comme un pape ? La peinture, quand elle est pratiquée par un maître, par un humaniste, peut dire bien des choses pour qui a des yeux pour voir ! Le personnage principal de Masaccio n’est pas le Christ : c’est Judas, Judas par qui le destin du Christ se réalisa, l’homme par qui Il advint, l’apôtre qui accepta d’être damné pour l’éternité afin que Jésus fût glorifié jusqu’à la fin des temps. Le sacrifié, le vrai martyr, qui eut pour prix de l’opprobre qui entache son nom pour les siècles des siècles, d’offrir une terre où reposer aux étrangers de Jérusalem. Passons maintenant au tableau de Masaccio : le coeur de l’arcade n’est ni un saint, ni un pauvre ; c’est le serviteur qui porte les biens matériels, les vaines richesses de ce bas monde, la vanité du siècle ! Crois-tu que Lippi sût si peu peindre qu’il eût fait un Jésus à face de bourgeois potelé ? Angelico, Lippi, sont des religieux ; ils dénonçaient, en paraboles, l’Art et une religion pervertis, devenus zélateurs de l’Argent, du veau d’or éternel, travestis et putains hypocrites de Mamon... oui de Mamon !... Masaccio, Fra Angelico, Fra Lippi, Botticelli, merci d’avoir été des hommes, des frères, des peintres, des sages ! Et ça, ça, bégayait Bembo en jetant à travers la pièce les papiers de Carrare, ça Gianmarco, c’est, c’est, c’est... de la merde, voilà ce que c’est ! » Carrare, blême de colère, ramassa ses croquis ; il sortit sans saluer. Je baissais la tête : le petit Bembo avait raison, j’avais honte ; j’avais appris plus en une heure qu’en douze années de pratiques laborieuses... La main fine, baguée, de Bembo me prit le menton, je levai les yeux sur lui...

Chacun des mots de cette discussion me revint alors que j’étais face au bas-côté de l’église ! La Vierge serait le coeur de l’oeuvre, souriante, posée, une Vierge assise de biais sur un petit banc de pierre, accoudée à l’allège d’une fenêtre voûtée ouverte sur le monde, l’autre main reposant bien à plat sur le ventre ; quelques outils grossiers accrochés au mur indiqueraient que nous serions dans une étable ; par la fenêtre, les maisons rousses du Plansuau, avec leurs arcades, leurs étages, leurs combles, leur toit de tuiles brunes se détachant sur un ciel uniformément bleu. Ni perspective, ni relief ; mon Art paysan marquerait le retour au tableau en tant que spatialité plane, en tant que surface par définition incompatible avec la troisième dimension : un peintre n’est pas un sculpteur ; pas de fioritures inutiles non plus, ni médaillons, ni angelots avec leurs petites ailes, leur petit arc, leur petit carquois, leur petite trompette, leur petit cul nu, les guirlandes surchargées de poires, de pêches, d’abricots à la manière de Cruvelli, de Montegna, de Tura ; pour les murs de l’étable, les bruns et les gris des Flamands, de Botticelli pour réchampir le coeur clair de la fresque aux volumes de couleurs pures, primaires et secondaires, juxtaposés à de petites touches minutieuses, parcimonieuses, de complémentaires afin de mieux faire saillir la vigueur des pigments...
 

(à suivre)

La nuit de la Mandrette, 1ère partie

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La nuit de la Mandrette (1ère partie) 

« Approche le candélabre, prépare des chandelles, belle Giacomette ; la nuit sera longue... Pauvre, pauvre de moi, pauvre, pauvre Giacomo, cloué sur ce lit à endurer le martyre... Mon beau mensonge, ma Giacomette, prends un siège, et ma main, et assieds-toi dans la lumière... Tu es belle ; tu lui ressembles tant... Ecoute-moi enfin, ma fille, il n’est que temps... Ne proteste pas ! Le mal du Plansuau me ronge les os ; depuis la jambe il remonte un peu plus haut chaque jour, dévorant mes chairs, mes nuits ; il me laisse, matin venu, flasque et vide comme bourse de cordelier, incapable de rien, sinon te regarder marcher et t’écouter jouer au théorbe , pizzicato, de ces petits airs qui ont l’heur de me plaire. Bientôt le mal m’étreindra le coeur ! Je n’ai pas peur, je n’ai besoin ni de prêtre ( je me sens de taille à traiter directement avec Lui ; je n’ai guère, malgré le souvenir du père Nadal, que du ressentiment religieux ), ni de notaire : mes affaires sont en ordre, je te laisse assez de dot et le soin de trouver toi-même un mari assez bien tourné à ton gré ; je n’ai cure non plus de médecins ( tous gens propres à me renifler les urines, à me sucer les écus, habiles à m’envoyer depuis beau temps, que j’eusse eu recours plus tôt à leur magistère, rejoindre en trois coups de clystères et deux saignées mes grands aïeuls : Masaccio, Fra Filippo Lippi, Domenico Veneziano, Andréa del Castagno, Ghirlandajo, Ser Botticelli, Fra Angelico, Paolo Uccello... ) Bientôt je les écouterai en silence disputer de Pétrarque, de Platon, de voûtes, de lignes, de perspectives, de la Grèce, de la Rome antiques, de Gaudium, de Ratio... J’attends d’eux qu’ils comprennent les raisons de mon indignité, qu’ils me fassent une toute petite place, à leurs pieds, à côté de Mattéo del Lombardi ; je suis bien las, Giacomette, et heureux et pressé de partir, après m’être confessé à toi ; cette confession, petite, je te la dois !

À l’heure du grand départ, je revois Pise, ses quartiers vermineux, ses maisons comme des agrumes dorés, pressées les unes comme les autres, flamboyantes au moindre rayon de soleil ; je sens sur ma peau la lumière toujours changeante, toujours mouvante, je m’émerveille de la ville qui danse. Je me souviens des places, des fontaines toujours fraîches où les enfants se baignent nus, dans de grandes envolées de perles et de rires. Les cris, les odeurs des commerces ambulants, se répercutent de façade en patio. Les femmes criaillent d’une fenêtre à l’autre, en étendant leur linge en travers des ruelles. Les hommes gueulent, montrent le poing, haussent les épaules, alternant accès de colère et rires gigantesques. Une jeune femme, à quelques pas de commères honnêtes, s’approche en riant ; elle dégrafe prestement son corsage, proposant un sein gros, ferme comme un melon brun ; d’une oeillade, elle m’invite à la suivre sous les arcades mauves afin de m’y rafraîchir l’humeur à certain fruit... Il advint que je louasse les services de l’une d’elles pour prêter son sein à quelque madone... J’étais attaché à la famille de R. ; je fus contraint à l’exil après certain scandale qui fit les délices des Pisans, certain scandale qui endeuilla la famille du jeune comte. Les R. lancèrent leurs sicaires à mes trousses ; je m’esbignai, meurtri en ma nature, résolu à consacrer dorénavant ma flamme à mon Art, plutôt qu’à des jeux de si grands périls qu’il faut compter plusieurs quartiers de noblesse pour s’y risquer. L’âme humaine a de bien singuliers ressorts : le peintre frivole, médiocre, que j’étais à Pise devint en quelques mois, passé les Alpes, un artiste réputé pour son sérieux ; cette renommée, que je devais autant à ma mine, à mon accent, qu’à mon talent, me valut les recommandations de Monseigneur de C. ; elle me conduisit jusqu’au bourg du Plansuau, où je me présentai, aux premiers jours de printemps au père Nadal... Charles IX était mort depuis deux ans, Henri III régnait ; la guerre, les passions religieuses s’étaient, pour un temps, apaisées ; la trêve serait de courte durée : le tourment suppliciait maints esprits exaltés, qui n’aspiraient qu’à en découdre et prônaient, qui une autre saint Barthélémy pour les catholiques, qui une nouvelle Michelade pour le parti protestant !
Pour me rendre au Plansuau, je traversai bien des bourgs adeptes de l’une ou l’autre religion. Depuis la mort du jeune R., ma jeunesse s’était flétrie, d’un coup ; je me sentais éteint de l’intérieur ; je consacrais à mon Art le rien de flamme qui me commandait de vivre, y mettant une grande froideur. Cela m’avait plutôt réussi depuis mon arrivée en France, et protégé : il me fallait dissimuler ma vraie nature, composer avec l’un et l’autre camp. J’avais la mine assez austère pour que je plusse aux sectateurs de la Réforme ( je conservais vade mecum une Bible vaudoise en langue d’oc que je m’étais procurée en traversant certaine vallée italienne, une Bible que je compulsais avec ostentation lorsque certains indices me portaient à penser tel village attaché à Calvin ). Lorsque je reconnaissais des catholiques, je sortais de mes fontes mes croquis de Vierges, d’apôtres, pour me concilier les ardeurs papistes. Je me moquais bien du fanatisme des uns, des autres : j’en redoutais les excès ; quoique le roi Henri III fût adepte du vice italien, quoiqu’il fût dans les mêmes dispositions d’esprit que moi quant à la religion, je savais les extrémistes catholiques et calvinistes également enragés pour condamner l’autre parti et, selon leurs sermons enfiévrés « les athées, les anabaptistes, les sorciers, les hommes se plaisant à se travestir en femmes, les femmes aimant à s’habiller en hommes, les sodomites, les libertins et autres semblables monstres ennemis de Dieu et des hommes... » Toutes puantes académies, n’est-ce pas, que chacune des parties prêtait, depuis les guerres d’Italie, à mes compatriotes ; si d’aucuns nommaient beau vice des jeux que goûtaient fort la Noblesse, les artistes accrédités, les princes de l’Église, il n’était point rare de voir monter aux bûchers quelque pauvre bougre qui payait ainsi l’écot des plaisirs des grands de ce monde ; plaisirs dont les grands étaient d’autant plus friands que le spectacle venait rappeler à tous, à peu de risques pour certains, qu’il n’en est de plus grand que celui de transgresser un interdit ! 
De tous les fanatismes, celui des zélateurs de la Réforme me semblait le plus redoutable : ils condamnaient la danse comme « maquerelle du Diable », à Nîmes un avocat de renom avait fait défense que l’on y jouât aux jeux de quilles dans les arènes. Pour eux, tout plaisir était péché ! Il me fallait vivre, je voulais exercer mon Art : je m’accomodai donc des catholiques, tant bien que mal, et d’autant mieux que je ne pouvais aimer des hommes qui brisaient les statues, détruisaient les tableaux. 

Le Plansuau était si beau, grand corps alangui dans l’immense lit de lumière, drapé de printemps, de blé vert, de vignes, de pâtis, hérissé d’écailles rousses, brunes ! Qui m’aurait dit qu’un an plus tard...

Un an plus tard, mes pas me ramenaient dans la région ; je dînais dans une auberge aux portes de Beaucaire ; monsieur d’Alispar entra en la grand’salle. Son office de notaire l’appelait quelquefois au Plansuau, pour les mariages notamment. Je ne goûtais guère le commerce de ce pisseur d’encre incapable de discourir, de raisonner autrement que de décrets, d’usages locaux ; un pisseur d’encre au teint bileux, à tête d’oeuf, sans poils, ni cheveux, ni sourcils, ni cils ; un cuistre qui papillonnait un temps des yeux, avant qu’un tic affreux ne tordît avec méthode sa bouche et la moitié droite de son visage jaune. Il quitta l’auberge peu après y être entré, sans que je susse s’il m’avait reconnu, ni même simplement vu, attablé dans un recoin sombre, dans l’ombre de l’escalier qui menait aux chambres. Cette nuit-là j’eus bien du mal à trouver le repos ; je m’étais enfin assoupi matin, quand la porte s’ouvrit violemment ; le Carbonier et quatre gaillards du Plansuau se jetèrent sur moi ; en vain essayais-je d’attendrir le Carbonier, je lui rappelai notre amitié : durement il me dit de me taire ; je fus ficelé, bâillonné, traîné jusqu’à une charrette. Nombreux furent ceux qui croisèrent notre équipage ; tous détournaient la tête : la vie comptait pour peu en ces temps troublés ; les pauvres tenaient assez à ce peu pour ne point se mêler d’affaires qui ne les concernaient point ! 
À midi, nous étions rendus ; la charrette s’arrêta devant la maison des Fumade, la plus vaste du bourg. Le temps s’était mis au noir, de grosses gouttes éclataient, fumantes dans la poussière de la cour. J’avais côtoyé ces gens quatre mois durant, j’avais bu en leur compagnie, ils m’avaient régalé ; ce jour-là je ne lus ni haine, ni commisération dans leur regard alors qu’ils s’attroupaient, un bon millier ; j’y vis une résolution glacée comme l’éclat d’un couteau. On m’introduisit dans une vaste pièce où siégeaient, conformément à l’usage, les notables habilités à rendre l’arbitrage ( les présidiaux créés par le roi Henri II n’avaient point compétence dans tous les états du royaume, ils étaient méconnus dans les campagnes ) ; le dérèglement des humeurs, l’aveuglement partisan n’ayant point épargné les juges eux-mêmes ( à Nîmes le président Guillaume Calvière et nombre de conseillers prirent part active au massacre des catholiques lors de la saint Michel ), les gens du Plansuau, village catholique, ne tenaient point à porter leurs différends devant un parti hostile ! 
Jamais, du temps où j’y vécus, on ne me convia à pénétrer les demeures ; les paysans craignaient trop les mascs - les jeteurs des sorts - pour accepter qu’un étranger pénétrât leur antre, qui plus est un homme qui parlait un languedocien bâtardé de latin, de français, d’italien, avec un fort accent ; un être d’une race dont les femmes étaient faites autrement que les leurs ( la Bouteille me le jura sur la sainte Bible ! ), femelles n’ayant point de conin, mais un cloaque semblable à celui des poules, point de nombril non plus, et qui mettaient bas accroupies... Durant mon séjour on me régalait, et beaucoup, mais à l’auberge, ou chez l’Abbesse : en pénétrant en la grand’salle de Fumade, noire comme l’âme du Diable, je compris toute la solennité de la situation, la gravité des faits qui m’étaient reprochés, sans en savoir la nature ! 
Les salles communes de chacune des maisons maîtresses devaient être ainsi : de gros ventres aigres, froids, malgré la cheminée qui fumait jour et nuit, été comme hiver ; des ventres empuantis par l’odeur de fumier de poules, de sang caillé, de salaison âcre qui vous agressait la gorge dès porte passée. On y saignait le porc ! Aux poutres, aux murs noirs, des outils, des paniers, des armes, des chapeaux, des manteaux pendus à des clous, à des crochets... Pour meubles : des bancs, des escabeaux grossiers, un monstre de coffre, une armoire courtaude. La volaille tournaillait, picorant ici et là le pavement sale ( les maisons de moindre importance, dont la grand’salle donnait de plain-pied sur les étables, devaient être de terre battue ) ; les poules montaient sur la table, fientaient sur le bois, quelquefois à même les écuelles. Autour de la table monumentale, au plateau épais d’une main, se déroulaient le repas, la veillée ; les petits travaux saisonniers regroupaient des maisonnées de vingt à soixante personnes... Sous le manteau de la cheminée, deux autres bancs de pierre accueillaient une dizaine de privilégiés : le maître, ses proches... 
J’entendais le bruit de fleuve des villageois qui s’étaient assemblés dans la cour, je devinais les valets pressés derrière la porte du fond qui s’ouvrait sur le saloir, je percevais le chuchotis des femmes qui se poussaient du coude en haut de l’escalier montant aux chambres. Autour de la table monumentale siégeait le conseil d’arbitrage ; on se passait de main en main les croquis trouvés dans mes bagages : la cause était entendue ! Autour de Jean Fumade dit Jean le Pape, sec, gris comme un prédicant, la face piquée de petite vérole, qui faisait office de chef de village, se tenaient Jacques Domazan dit le Nòvi, presque aussi large que haut, ses grosses pattes brunes ressemblant à des battoirs, son visage criblé de son, son crâne chauve luisant bordé d’une épaisse toison grise qu’il nouait sur son cou de taureau ; Henri Peirebelle, dit Tête-d’ail, un homme grand et maigre, les cheveux comme de la paille, la face fendue d’une immense bouche édentée sous un nez immense ; Toine Sumène dit le Boumian, un rouquin au teint de brique, aux yeux de renard ; le vieux Jean Navas dit le Corbatas, petit, cassé, au regard aussi noir que l’âme ; André Merle dit Bamboche, pansu comme un boeuf, sanguin, les yeux chassieux ; Firmin Cornillon dit Pavie, portant pilon depuis la bataille d’où il tirait son sobriquet... Celui-là s’aidait d’une lourde béquille, bardée de cuir et de fer, dont il se servait à l’occasion comme d’une massue. En retrait des chefs des sept familles les plus influentes, on distinguait monsieur d’Alispar, mon notaire abhorré, le nez jaune plongé dans ses papiers, et les chefs de la confrérie : Béu-l’oli ( en français Boit-l’huile, ce qui est le surnom de la chouette ), petit-fils de Pavie et nouvel Abbé de la confrérie ; Grand-pied Perret, son lieutenant ; Compère Navas, dont je connaissais les qualités de joueur de chalumeau, qui avait la charge d’enseigne ; les trois prieurs : Louis Sumène dit le Capelan, Pierre Belac dit l’Evêque, André Niquet dit le Petit-Chantre. Le père Nadal, la robe, le teint, la voix plus avinés que jamais, mâchouillait quelque Pater ( ses yeux brillaient intensément derrière la charpie violacée de ses paupières, toute sa trogne de monstre sans nez exprimait une jubilation que je m’expliquais d’autant moins que le père n’avait eu que des bontés pour moi ! ) Le Malgalbat, le loup couché à ses pieds, m’observait de son oeil de poule - ou de Diable ! - il me fit un petit signe « Qui suis-je, maintenant ? Qu’y puis-je, si les temps ont changé ? » Son beau visage intelligent reflétait une certaine satisfaction qui m’inquiétait d’autant plus que la face des sept sages était grave, n’exprimant rien d’autre que la même farouche résolution régnant dehors ! Sur un autre signe de Jean le Pape, les quatre gaillards qui m’avaient amené m’attachèrent bras et jambes écartés à la table massive, m’ôtèrent mon bâillon ; ils sortirent, me laissant seul avec les notables, les membres de la confrérie, le Carbonier, le notaire, le curé, le comte ! Je protestais contre mon enlèvement : je n’avais jamais voulu que du bien au bourg, chacun avait été à même de reconnaître mes mérites, j’étais bien mal récompensé du service que j’avais rendu ultra-petita au village... Un coup de la béquille de Pavie violemment administré à la table, à deux doigts de mes attributs, me convainquit qu’il valait mieux, pour l’heure, me taire et écouter le placet de monsieur d’Alispar... Il ressortait de la lecture de l’acte préparé par le notaire que l’on me priait, devant les notables et la jeunesse céans assemblés, de reconnaître m’être introduit nuitamment, à plusieurs reprises, dans le bourg, de m’y être livré à des actes iconoclastes en l’église ; je devais confesser avoir abusé la confiance de ses habitants, y avoir corrompu la vertu de telle fillette ( mes croquis l’attestaient ) dont je ne reconnus pas d’abord le nom, que j’en demandais pardon, que j’acceptais par avance toute réparation morale de mon crime, que les villageois, marquant par là leur pardon, leurs sentiments très chrétiens, se proposaient d’honorer l’amende et tous frais afférents à la tenue de l’arbitrage... L’accusation me sembla tellement grotesque que j’éclatai de rire ; mon rire se mua en un hurlement de douleur : un coup précis de la béquille de Pavie, préposé aux basses oeuvres victimaires, venait de me fracasser le genou. J’étais prêt à reconnaître tout ce que l’on voulut, pourvu que l’on ne me torturât point, et à signer quelque papier que ce fût ! On m’ôta mes liens, le Carbonier pansa mon genou fracassé, Jean le Pape me mit dans les bras un mauvais paquet de linge gras qui sentait le lait aigre ; on héla les quatre gaillards qui m’avaient conduit au Plansuau ; on m’invita, si je ne voulais point périr pendu, à quitter les terres du village avant que le soleil ne fût couché, pour n’y jamais revenir. L’après midi était plus noir que le cul d’un chaudron ; les quatre me hissèrent sur mon cheval ; ils me remirent pour soulte une bourse d’or, de la part des notables. L’orage grondait ; il tonnait sur le Montaigu. Je traversai la foule qui formait un mur de silence. Chacun des pas du cheval m’arrachait un gémissement. Le mur s’ouvrait pour me livrer passage ; pour se refermer ensuite... Pas un mot, pas un geste d’amitié, de réconfort, d’hostilité. Pas de pitié non plus. Rien d’autre, sur les visages sombres, qu’un sombre soulagement... Le paquet vagit : je tenais contre moi un enfanton... C’est ainsi, belle Giacomette, que nous fûmes l’un à l’autre présentés ! 

Hors du village, je me laissai glisser au pied d’un chêne immense : un premier grêlon, gros comme un oeuf de pigeon, venait de me meurtrir le front ; les arbousiers, les buis, crépitaient, leurs feuilles volaient comme si on les eut plumés, peu à peu leurs pauvres squelettes tremblaient sous les coups redoublés. Les oeufs de pigeon devinrent oeufs de poule ! Les vignes, les pâtis, les blés étaient hachés menu ; dans les rues, les cours des mas, aux grêlons se mêlaient les tuileaux des toitures fracassées : l’année à venir serait longue ; le bourg connaîtrait la faim, et sa commère, la maladie ; il serait à la merci des prêteurs juifs et des maîtres de métier, catholiques et protestants, de Vauvert, de Nîmes, d’Uzès, de Saint-Gilles, de Beaucaire ; on survivrait des revenus de la carrière de sable du chemin de Saint-Firmin la Vernarède, de ceux de la carrière de pierres de la route de Saint-Alban de Clarain, de l’exploitation des bosquets, de la vente du bétail ; plus nombreux seraient cette année les gars, les filles, à gagner la ville, Babylone l’ogresse, la grande prostituée du Diable... Le chemin était entièrement blanc ; il prenait des reflets cuivrés quand un éclair rubéfiait le ciel d’acier lumineux ; la grêle couvrait tout autre bruit ; un éclat glacé me déchira la balèvre ; je me protégeais, je te protégeais comme je pouvais ; je craignais de tomber sur toi, de t’écraser. Je m’évanouis. J’ouvris les yeux : la Mort déchaînait les éclairs ; je criai, je cherchai encore à te protéger ; la grêle avait cessé ; il pleuvait de plus belle ; la grande faucheuse sautillait sous la pluie à côté de ses chevaux, encadrée de ses suppôts ; un loup la suivait pas à pas ; la voiture chuintait dans les ornières... Le Malgalbat te posa sur le plateau, à l’abri du lambrequin ; le cocher m’aida à prendre place sur les coussins, à côté « des oiseaux » du comte, il arrima solidement les ridelles, y attacha mon cheval... Je m’évanouis de nouveau !


(à suivre)

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Publié le 24/06/2011 à 19:16 par contespourtous Tags : jeanclauderenoux lanuitdelamandrette background centerblog nuit
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