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j'adore le conter, les enfants sont ravis de reprendre en cœur, pauvre ... il était tout mouillé, il avait
Par Anonyme, le 20.12.2021
merci infiniment pour ce magnifique conte
Par Anonyme, le 30.11.2021
superbe
Par Anonyme, le 21.05.2021
du génie
Par Anonyme, le 09.05.2021
excellent
Par Mohand, le 10.04.2021
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Date de création : 28.10.2008
Dernière mise à jour :
19.01.2024
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Jean-Claude RENOUX
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N’Gholo et le roi des serpents
Il était une fois, le premier des griots, dont on dit qu’il est le père de tous les griots. N’Gholo, c’est son nom, était un bien brave homme qui, le jour, souriait au soleil, la nuit chantait pour les étoiles. Ce brave homme pourtant avait un gros défaut. Il ne regardait pas où il mettait les pieds. Un jour il marcha sur le père des serpents. C’était un serpent considérable, long, prétend-on comme sept jours et sept nuits. On exagère sans doute. Il était quand même considérable. C’est ce serpent-là qui, se dressant devant N’Gholo, lui dit :
- Homme, tu as essayé de me tuer, je vais te manger.
N’Gholo proteste :
- Je ne suis qu’un griot. Le jour, je souris au soleil, la nuit, je chante pour les étoiles. Je n’ai jamais fait de mal à qui que ce soit ; si je t’ai marché dessus, je ne l’ai pas fait exprès. Je te demande de m’excuser !
Le grand serpent répond :
- Ça n’a aucune importance : j’ai faim, je vais te manger.
Voilà N’Gholo obligé de fuir. Il fuit longtemps, longtemps, traversant sept vallées, franchissant sept montagnes jusqu’à atteindre la plus grande d’entre elles. Le Kilimandjaro ! Il va monter en courant, toujours poursuivi par le père des serpents. Il parvient enfin au sommet. Il ne peut aller plus loin : on dit que c’est le bout du monde. Il va sauter sur un premier nuage et dee nuage en nuage, il arrive à côté de la lune. Il lui dit, avec un infini respect :
- Mère, le grand serpent veut me manger, je te demande de me protéger.
La lune répond :
- Je te connais, tu es N’Gholo, je t’ai entendu chaque nuit chanter pour les étoiles. N’aie crainte, cache-toi derrière moi, il ne t’arrivera rien.
À peine N’Gholo s’était-il caché derrière la lune, que le grand serpent arrive :
- Je sais que tu caches N’Gholo derrière ton dos, dit-il à la lune. Livre-le-moi. Cet homme a essayé de me tuer, je veux le manger. Si tu veux m’en empêcher, je te mangerai aussi.
La lune répond :
- Je préférerais être mangée que de te livrer N’Gholo. De toute façon, le soleil va se lever. Lui nous dira lequel de nous deux à tort et lequel à raison.
(Il faut dire qu’en ce temps-là le soleil était la plus haute autorité qu’on puisse concevoir ; quand il rendait une sentence, il fallait s’exécuter, sans discuter). Le soleil apparaît. La lune et le grand serpent lui exposent le différend qui les oppose. Le soleil rend un jugement qu’il espére définitif.
- Je veux que vous redescendiez sur terre, l’un et l’autre, N’Gholo et le père des serpents. Dorénavant, essayez de vous éviter. Toi, N’Gholo que j’aime car je t’ai vu chaque jour me sourire, à partir d’aujourd’hui, regarde où tu mets les pieds.
Le grand serpent n'est pas d'accord :
- Cet homme a essayé de me tuer, je veux le manger. Si on m’en empêche, je mangerai la lune aussi.
Le soleil se fâche ; il se fâche tout rouge (on dit que c’est là l’origine de la première sécheresse qui sévit en Afrique !). Il tranche, définitivement :
- Puisque tu le prends ainsi, N’Gholo seul redescendra sur terre. Toi, le grand serpent, tu resteras dans le ciel. Et puisque tu veux manger la lune, je te condamne à en manger un peu, chaque nuit, et à n’en venir jamais à bout.
C’est depuis ce temps-là que, chaque nuit, le grand serpent mange un petit peu de lune et qu’à chaque mois lunaire elle se reconstitue.
Enregistrement audio tout-à-fait provisoire
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Jaumet et le mouton doré
Il y a bien longtemps vivaient à Pont des Charrettes deux frères :
* Hercule, l'aîné, était grand comme deux hommes, fort comme trois boeufs - on le vit presser dans sa main une pierre et en tirer de l'eau !
* Jaumet, le puîné, était bon comme le pain du voisin, et tellement chétif qu'on craignait de respirer trop fort de peur de le voir s'envoler.
Hercule n'avait jamais connu plus grand plaisir que de martyriser Jaumet ; pourtant les deux frères élevaient de concert des moutons au lieu-dit Saint-Eugène, où Théodebert, petit fils de Clovis battit les Wisigoths en 532.
Chaque année l'un ou l'autre frère s'en allait vendre la moitié du troupeau lors de la foire de la Saint-Firmin qui durait douze jours , ce qui leur permettait de vivre un an durant en attendant de reconstituer le troupeau pour l'année suivante. Cette année-là, Hercule décida qu'il se rendrait à la foire. Passant l'Alzon sur le pont des charrettes, il vit que la rivière avait bruni, et qu'un mouton doré s'y noyait un peu plus bas au plus fort du courant ; la brute, sachant que la bête ne lui appartenait pas, se dit qu'elle n'avait aucune raison de s'en soucier ; elle rit bruyamment, en regardant le mouton doré se débattre en bêlant et s'enfoncer dans les flots. Tout à coup, le mouton, cessa de gigoter, et nagea calmement vers la berge ; là, il se métamorphosa en un grand et beau vieillard, à la barbe aussi immaculée que la tunique. L'homme tendit son doigt sec vers Hercule : « Voisin, je suis le génie de l'Alzon, l'esprit d'un ancien druide qui vivait dans les parages, il y a bien longtemps, et j'ai voulu tester tes qualités de coeur ; eh bien ! tu n'es qu'un égoïste ; puisque tu n'es bon qu'à braire, je veux que ton apparence soit conforme à ton braiment ! » À la place du frère aîné, se tint un âne, et le vieillard disparut, en emportant le troupeau, et l'âne.
Lorsque Jaumet vit venir le soir, il s'étonna qu'Hercule ne fût pas de retour ; il pensa que son frère avait fêté la vente des moutons dans quelque auberge. Pourvu qu'il n'eût point bu l'argent, ou qu'il ne se le fût laissé dérober ! Bien sûr, l'aîné était fort comme trois boeufs, mais lorsqu'il dormait, rien n'aurait pu le réveiller. Le lendemain, sur le coup de midi, Jaumet prit le chemin du bourg Saint-Firmin où se tenait la foire ; il eut beau s'enquérir : personne la veille n'avait vu Hercule et son troupeau ! Les jours suivants, il fit le voyage dans un sens et dans l'autre, cherchant en tous coins, questionnant chacun ; jusqu'à ce qu'arrivât le dernier jour de la foire ; alors il résolut de vendre l'autre moitié du troupeau de moutons ; une nouvelle fois il s'en fut vers le bourg Saint-Firmin ; passant l'Alzon sur le pont des charrettes, Jaumet vit dans l'eau brunie un mouton doré qui se noyait, pendant qu'un âne entravé parmi les halliers brayait tant et plus ; sans hésiter le puîné se jeta au plus fort du courant et, après maints efforts, saisit le mouton par la toison pour le ramener sur la berge ; là, l'animal se transforma en un grand et beau vieillard, à la barbe aussi immaculée que la tunique, qui lui sourit avec bonté : « Voisin, je suis le génie de l'Alzon, l'esprit d'un ancien druide qui vivait dans les parages, il y a bien longtemps, et j'ai voulu tester tes qualités de coeur : qu'est-ce qu'une âme aussi tendre que la tienne peut bien attendre d'un monde aussi dur ?
- Je voudrais retrouver mon frère !
- Ton frère ? Cet égoïste n'était bon qu'à braire ; je fis en sorte que son apparence soit en concordance avec son braiment ! » Le grand vieillard regardait l'âne entravé parmi les halliers ; l'animal ne cessait de se lamenter en regardant le puîné ; Jaumet comprit qu'il s'agissait d'Hercule ; il jeta ses bras autour du cou du bourricot, et se mit à pleurer ! L'esprit de l'Alzon paraissait embarrassé : « Puisque tu sembles tenir à ce gros sac de bêtises et de méchanceté, eh bien je te l'échange contre tes moutons ! » Accepter, c'était la ruine assurée ; il ne resterait aux deux frères que la misérable bergerie aux murs incertains et deux ou trois prairies où ne poussaient que les pierres et quelques maigres herbes dont se nourrissaient les bêtes ; pourtant Jaumet accepta ; le vieillard disparut, en emportant la seconde moitié du troupeau !
Le logis des deux frères était sommaire ; c'était une salle obscure au sol de terre battue, avec au centre une table bancale, dans un coin deux paillasses pour dormir ; la pièce n'était séparée de la bergerie que par un mur bâti jusqu'à mi-hauteur - ce qui permettait aux hommes de profiter de la chaleur animale au coeur de l'hiver ! En arrivant à demeure, Jaumet et l'âne virent sur la table un moulin ; guère plus grand qu'un jouet, il semblait si fragile que Jaumet n'osait y toucher, et qu'il le regarda jusqu'au soir ! Comme le soir tombait, le toit du moulin se souleva et bougea ; le jouet parla : « Donne-moi des glands, s'il te plaît ; s'il te plaît donne-moi des glands ! » Jaumet courut dehors en ramasser une poignée, et la jeta par l'ouverture du toit du moulin qui béait ; la porte grossière de la maison claqua, une lumière bleue vint illuminer le centre de la pièce, alors que les ailes du moulin tournaient ; dans la lumière bleue, l'image d'une jeune fille se dessina ; l'apparition se mit à chanter, et Jaumet n'avait rien entendu de plus beau que ce chant-là ; quand il cessa, la lumière disparut, les ailes s'immobilisèrent, l'image de la jeune fille s'évanouit, la minuscule porte du moulin s'ouvrit pour laisser s'envoler une feuille unique qui voltigea quelques instants dans la pièce avant de venir se poser sur la terre battue aux pieds de Jaumet : cette feuille, c'était une feuille de chêne, mais une feuille en OR ! Un an durant, la même scène se répéta : à soir tombé, Jaumet donnait au moulin une poignée de glands, la porte de la cabane claquait, les ailes tournaient, la jeune fille chantait et, pour finir, une feuille en or voltigeait dans la pièce. Jaumet tenta bien un jour de toucher l'apparition, mais la jeune fille disparut aussitôt ; il comprit qu'il ne devait ni la toucher, ni l'approcher, qu'il ne pouvait que la voir, et l'écouter ! Un an durant, le jeune homme et son âne travaillèrent du point du jour jusqu'à l'heure de l'apparition ; à la veille d'une nouvelle foire de la Saint-Firmin, entre leur travail et le secours des feuilles d'or, ils étaient devenu aisés : le troupeau était reconstitué, les terres irriguées, les murs de la bergerie consolidés, les enclos agrandis ; ils firent tant et tant, qu'ils pouvaient se passer des services du moulin : le premier jour de la foire, Jaumet chargea le jouet magique sur l'âne, et prit le chemin du pont des charrettes : « Esprit de l'Alzon, dit-il, je te remercie pour le présent que tu me fis il y a un an ; mais si mon frère reste un âne, si je ne puis ni approcher, ni toucher la jeune fille de mes rêves, j'aime encore mieux ne pas la voir, ni l'entendre : je te rends ton moulin ! » Jaumet jeta le moulin dans le courant ; comme le jouet allait toucher l'eau, le vieillard sortit des flots, attrapa le moulin, et sur un dernier geste amical, il disparut à jamais dans l'Alzon. Riant, pleurant, Hercule se tenait au milieu du pont en secouant la poussière qui recouvrait son corps nu ! Les deux frères rentrèrent bien vite au foyer pour fêter le retour de l'aîné ; malgré tout, Jaumet était triste : il songeait à la jeune fille qui ne chanterait plus pour lui. Vint le soir ! On frappa à la porte : lorsque le jeune homme ouvrit, il vit une bergère qui ressemblait trait pour trait à l'apparition ; elle pleurait, en expliquant qu'elle gardait les moutons de son maître à Marguerites, elle s'était endormie, et elle s'était réveillée là, sans savoir ni comme ni où ; Jaumet sourit, il lui prit la main, et la fit entrer. Il l'aimait déjà, elle ne tarderait pas à l'aimer aussi et, passé la foire de la Saint-Firmin, les deux jeunes gens se marièrent. Quelques années encore, et ils avaient de bien beaux enfants !
Calinette, la mule du moulin de Bargeton qui me fit ce récit, précisa qu'Hercule fit un oncle fort acceptable, mais qu'il se prenait à braire les quelques fois où il se montrait encore égoïste et brutal !
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Le Fougassier
Il y a bien longtemps vivait dans une petite maison de Marsillargues, au lieu dit le Pas de la Fède, un papet qui cultivait son jardin, élevait quelques poules et une poignée de lapins ; il possédait en outre, arrimée à un orme moussu, une barque qui dodelinait au gré de Vidourle ; le papet l'empruntait parfois pour pêcher l'anguille, ou pour s'en aller à Saint-Laurent d'Aigouze avec son âne, un vieil âne gris et presque aveugle. Rendu au village, le vieux s'arrêtait chez le boulanger ; il y achetait une fougasse , qu'il partageait avec l'âne gris, et ils la dégustaient tous deux avec des mines gourmandes ; puis le vieil homme et son âne marchaient lentement le long des canaux, des salins, des étangs et des marais ; on ne savait trop lequel réglait son pas fatigué sur l'autre ; de temps en temps le papet faisait halte, et il racontait ! Il disait le bouquet de flamands roses s'envolant ras les joncs ; il disait les taureaux massifs qui les regardaient passer en mâchant..., mâchant..., mâchant... posément, la même herbe ; il disait le vieux pélican égaré parmi les aigrettes, les hérons cendrés et les cabussaïres . L'âne comprenait ! Il secouait la tête, agitait les oreilles, remuait la queue, et brayait pour montrer son intérêt et son contentement !
Un beau matin le vieux ne se réveilla pas ; on chercha à qui léguer la maison, le jardin, les quelques poules, la poignée de lapins, la barque arrimée à l'orme moussu, et le vieil âne gris et presque aveugle. On trouva ! Vinrent de Lunel trois soeurs, cousines éloignées de l'aïeul, trois vieilles-vieilles qu'on surnommait les bédigas ; l'une louchait beaucoup, alors qu'une autre boitait bas, et que la troisième bavait à longueur de temps. Arriva aussi du Grau du Roi un jeune pêcheur qui s'appelait Simon, et qui était l'arrière-arrière-petit neveu du papet. Ils s'installèrent tous quatre dans la petite maison du Pas de la Fède. Les trois vieilles-vieilles jaugèrent longuement le jeune homme ; celle qui louchait sans cesse, et qui semblait l'aînée, jugeant le pêcheur de l'espèce bravette, lui dit : « Garçon, puisque nous sommes ta seule famille, tu dois nous nourrir, faire la lessive, la vaisselle, le ménage, et nous contenter en tout ! » La vieille n'avait pas tort : Simon était bravet, et il s'occupa de tout ; il bêchait, sarclait la terre du jardin, ramassait les légumes, nourrissait poules et lapins, pêchait l'anguille, préparait le repas pour toute la maisonnée. La vie s'écoulait ainsi, paisible, malgré les trois vieilles-vieilles qui n'étaient jamais satisfaites : la soupe était trop cuite, le pain pas assez, le lit trop dur, l'eau manquait de fraîcheur. Le garçon s'était pris d'affection pour le vieil âne gris et presque aveugle ; chaque jour il l'étrillait, remettait du fourrage dans la mangeoire, changeait la litière ; il l'emmenait ensuite à Saint-Laurent d'Aigouze, et n'oubliait jamais d'y acheter une fougasse, qu'il partageait avec la brave bête ; puis ils parcouraient tous deux la campagne, le long des canaux, des étangs, des salins et des marais ; Simon réglait son pas sur celui, fatigué, de son vieil ami ; le jeune homme racontait ! Il disait l'envol du bouquet de flamands roses ; les taureaux massifs qui mâchaient..., mâchaient..., mâchaient... posément, la même herbe ; le vieux pélican égaré parmi les hérons cendrés, les aigrettes et les cabussaïres. L'animal comprenait ! Il secouait la tête, agitait les oreilles, remuait la queue, et brayait pour montrer son intérêt et son contentement. Les vieilles-vieilles avaient beau lui reprocher le picotin de l'âne, et le temps que ce dernier leur dérobait : Simon haussait les épaules sans plus s'occuper des criailleries des trois bédigas. Somme toute, le jeune homme se plaisait dans la petite maison du Pas de la Fède, malgré les trois vieilles-vieilles, et quoique quelque chose l'intriguât : au matin le ménage était toujours fait, les meubles époussetés, le linge lavé, repassé, plié dans les armoires ; la vaisselle tout aussi propre que le linge, essuyée, rangée dans les placards. Il pensa d'abord que c'était l'oeuvre des trois vieilles-vieilles et qu'elles se levaient la nuit pour l'aider discrètement ; à la mine qu'elles tirèrent quand il leur en parla, il sut que l'explication était à chercher ailleurs. Un soir, voulant en avoir le coeur net, il se dissimula derrière le rideau de la cuisine, et attendit ; jusqu'à minuit il ne se passa rien ; au douzième coup frappé de l'horloge de Saint-Laurent d'Aigouze, il vit venir, d'une porte dérobée qui donnait sur l'écurie, un lutin ; un petit bonhomme guère plus grand qu'une botte, avec un bonnet rouge, et une longue, longue barbe blanche, si longue qu'il devait l'enrouler trois fois autour de son cou, malgré quoi il s'y prenait encore les pieds ; le gripet estima d'un coup d'oeil circulaire l'ampleur de la besogne, et se mit rapidement à l'ouvrage : il balaya avec sa barbe le sol dallé, lava la vaisselle de la même façon, et s'en servit ensuite pour épousseter les meubles ; quand il secouait la barbe après avoir balayé, ou épousseté, quand il l'essorait après qu'il eut fait la vaisselle, figurez-vous qu'un peu de poussière jaune en tombait, que le lutin recueillait soigneusement dans son bonnet. Alors que le jour n'était plus loin, quelque chose semblait contrarier le gripet : le bonnet rouge était troué, et la poussière d'or - car c'était bien de l'or - se répandait de longue sur le sol dallé. Il découvrit Simon, derrière le rideau, et lui confia qu'il s'appelait le Fougassier, et que s'il balayait, repassait, pliait, lavait, essuyait, rangeait... il ne savait pas coudre ; et qu'il ne voulait pas laisser de cochonneries ( c'est ainsi qu'il nommait la poudre d'or ) derrière lui : il s'en irait plus tard les jeter à Vidourle ! Simon, en bon pêcheur, savait repriser les filets, et eut vite fait de réparer le bonnet. Comme il terminait, le coq chanta pour la première fois ; le Fougassier prit le bonnet, et courut vers l'écurie.
Ce que Simon et le lutin ignoraient, c'est qu'une des vieilles-vieilles, que le récit du jeune homme avait troublé, s'était levée la nuit, et avait assisté, du haut de l'escalier menant aux chambres, à l'étrange manège du Fougassier. Etait-ce la vieille-vieille qui louchait, ou bien celle qui boitait bas, ou encore celle qui bavait beaucoup ? Peu importe : toujours est-il que celle-là en parla aux deux autres et que la nuit suivante elles se cachèrent toutes trois derrière le rideau ; jusqu'à minuit : rien ; au douzième coup frappé de l'horloge de Saint-Laurent d'Aigouze le Fougassier parut ; il estima d'un coup d'oeil circulaire l'ampleur de la tâche, et se mit à l'ouvrage ; il balaya, repassa, plia, lava, essuya, rangea. Quand il découvrit les trois vieilles-vieilles derrière le rideau, celles-ci le saisirent par la barbe, et le menacèrent de la lui couper s'il ne leur disait où se trouvait son or ; le Fougassier eut beau protester qu'il se débarrassait de ces cochonneries dans Vidourle, les trois vieilles-vieilles ricanèrent et n'en voulurent rien croire ; si bien que lorsque résonna le premier chant du coq, le Fougassier poussa un énorme soupir, et leur dit : « Très bien, suivez-moi ! » À peine passé la porte de l'écurie, le Fougassier redevint vieil âne gris et presque aveugle, alors qu'à la place des trois bédigas se tenaient trois brebis, trois vieilles brebis bêlant à qui mieux peut : l'une louchait énormément, une autre boitait tant et plus, et la troisième bavait beaucoup. « Pour que je redevienne lutin, dit l'âne en langage animal, il y faut qu'on m'aime un peu, qu'on me parle gentiment, qu'on m'étrille, qu'on me donne du fourrage, qu'on change ma litière. Quant à vous... Je ne sais ce qu'il y faudrait. »
Au matin Simon vit les brebis, et s'étonna d'autant plus que les vieilles-vieilles n'étaient plus là ! Les jours passèrent sans que les ouailles cessassent de bêler ; jusqu'à ce que Simon se lassât qu'elles ne donnassent point de lait ; il se dit qu'il pourrait du moins les tondre, afin de se payer du peu de peine qu'il en prenait, et se faire un gilet. À peine les brebis tondues, elles reprirent forme humaine, mais voilà les vieilles-vieilles chauves, à jamais ; elles tentèrent bien de protester, mais comme elles n'émettaient que des bêlement, elles se sauvèrent bien vite, et se cachèrent si bien qu'on ne les revit plus.
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VICTOR LE CALUC
A Alleins, aucune figure n'a sans doute alimenté l'imaginaire des uns et des autres comme celle de Victor le Caluc. Et si le Victor de Vergèse n'est pas le vrai, c'est bien celui que je préfère ; et c'est le seul que j'aie dans ma biasse (besace).
A l'époque vivait au village une jeune fille qui s'appelait Manon. Elle était orpheline. Sa grand-mère qui l'avait élevée était guérisseuse et se nommait la Chalimoune.
La vieille avait le don de soigner par le saindoux. Mais elle utilisait aussi le toupin* qui était l'instrument privilégié de son art. Elle y puisait l'eau chaude qu'elle projetait sur les murs, tout en prononçant des formules incompréhensibles pour autrui. On la redoutait bien un peu. Mais force était de constater que quiconque avait recours à ses services s'en trouvait souvent mieux.
La sorcellerie étant chose inavouable, autrement qu'à demi-mot, la grand-mère et Manon se livraient à l'élevage des vers à soie.
Or une année le printemps tardait ; et l'on craignait de voir l'industrie disparaître faute de quantité suffisante de feuilles de mûrier.
La vieille demanda à la petite d'aller en chercher au pied du Luberon !
Manon partit un beau matin, avec la charrette du voisin et la mule du curé. Il lui fallut toute une journée pour atteindre les contreforts de la montagne des loups. Et une autre pour collecter assez de feuilles dans l'attente du printemps tardif.
Elle reprit donc le chemin du retour à l'aube du troisième jour.
Sur le coup de midi elle croisa un jeune homme du village participant à une battue aux loups organisée par le seigneur. Il avait dans sa musette deux boules de poil qui geignaient sans cesse à qui mieux peut : c'étaient deux louveteaux aux yeux clos.
Le jeune chasseur expliqua à Manon qu'il avait dégringolé dans une combe* étroite, et qu'il y avait trouvé, à l'abri d'une vieille souche vermoulue, les petits loups.
Il ne voulait pas que le Marquis s'accaparât de son maigre butin et demanda comme un service à la jeune fille de ramener les deux petits fauves au village, pendant qu'il rejoindrait les autres chasseurs.
Manon, qui n'était pas insensible au charme du jeune homme, accepta gentiment. Elle s'en retourna avec les louveteaux vers Alleins, marchant à côté de la charrette... Tout à coup elle aperçut Victor le Caluc! Il la regardait venir, lorgnant de son oeil unique vers le sac de toile d'où sourdaient les vagissements lupins.
Immense, laide et borgne, la brute était bien le plus inquiétant des personnages d'Alleins. On ne le voyait jamais sans un mouvement de recul et d'effroi.
Il habitait une ruine sur le chemin de la Villa Rose et vivait de fruits sauvages, parmi les immondices. Il gagnait parfois une piécette en remplaçant celui qui s'était vu imposer la chasse aux crapauds au portail du Barri*.
( C'était l'usage : le dernier à franchir la porte du rempart devait frapper toute la nuit, avec un bâton, l'eau du fossé pour en faire taire les locataires troublant le sommeil du seigneur.)
Pour cette raison on l'appelait parfois lou pique-grapauds*.
Il se rasait et se coupait les cheveux gris et drus avec un grand couteau à chaque changement de saison, après s'être enfoncé du plus qu'il pouvait dans le fumier de la ferme du Bastidon. On disait alors le caluc fait toilette. L'atroce résultat de l'élagage saisonnier le rendait encore plus hideux.
En automne il dormait recouvert de feuilles mortes; et il n'était pas rare de le croiser, tel une trêve*, couvert de gelée blanche.
Voilà l'homme qui se dressait devant l'attelage en criant :
- " Ces louveteaux ne sont pas tiens ! "
La mule du curé prit peur et se cabra, avant de prendre le galop...
La petite, moins endurante que la brute, était plus vive. Elle courut à jambes aidez-moi à travers les bois de pins et les buissons de cystes blancs. Elle imaginait dans sa course l'usage sordide qu'un caluc* pouvait faire d'une paire de louveteaux nouveau-né. Un repas cru ? Un court gilet ? Une toque pour ses cheveux crasseux... ?
Elle se perdit cent fois, avant de reconnaître la grotte de la chèvre d'or. La nuit était là : il n'était plus question pour elle de regagner le village.
Manon s'endormit bientôt, en serrant contre elle les deux petits loups qui pleuraient de faim sans que la jeune fille sût comment calmer leur appétit.
Le matin n'était plus loin et l'ombre fauve s'approchait prudemment de Manon...
Un grognement sourd la fit se réveiller en sursaut. Devant elle, prête au bond, se tenait une bête au pelage fauve, les yeux rouges, les crocs laiteux et l'écume dégouttant de la gueule immense :
LA LOUVE !
Elle avait du longuement chercher ses petits. Ou peut-être ne les avait-elle jamais perdus des yeux. Toujours est-il qu'elle était bien là, ivre de colère et de rancune accumulées. Une grande marque pourpre indiquait qu'elle était blessée à l'épaule.
- " Ne résiste pas, couche-toi devant elle, offre-lui ta gorge, et rends-lui ses petits ! "
Victor le Caluc se tenait au seuil de la grotte et avançait à pas de chat.
Manon fit ce que lui disait l'homme sauvage. La mère entreprit de lécher les petits et de les allaiter tout en guettant à queue d'oeil la jeune fille, un mauvais rictus découvrant les crocs monstrueux.
- " Ne bouge pas, laisse-la s'habituer à ton odeur ! "
Le géant s'était approché, tout en restant à distance. Il se mit à se lécher, comme l'aurait fait un chien, en regardant la louve. Puis il lui parla longuement, sans plus s'occuper de Manon, jusqu'à ce qu'enfin l'animal se couchât, la tête entre les pattes, calmé, mais regardant alternativement chacun des humains.
- " Que voulais-tu faire de ces libres animaux ? Des chiens ? Des esclaves des hommes ? De toute façon ils ne t'auraient été d'aucun profit. Ils sont si jeunes qu'ils seraient morts avant qu'il ne fasse jour.
Et maintenant que la mère les a retrouvés, elle devra sacrifier la louvette : elle ne peut les porter tous les deux, et elle doit fuir au plus vite, en tenant le petit mâle dans la gueule. "
Manon avait honte et elle ne protesta pas : elle n'était pas la cause du départ des petits de leur gîte. Mais elle avait accepté leur convoyage et elle se sentait responsable du drame.
Soudain la louve se dressa à nouveau : quelqu'un approchait. La jeune fille entendit le bruit d'un fusil qu'on armait. Alors que le soleil levant empourprait les parois de la grotte, elle vit le jeune chasseur et sa grand-mère pénétrer plus avant.
( Voyant revenir la mule et la charrette sans la petite, la Chalimoune s'était inquiétée. Elle avait croisé la route du jeune chasseur. Il lui avait parlé des louveteaux... Toute la nuit ils avaient cherché Manon, pour enfin la trouver.)
Le jeune homme épaula et visa posément...
La petite s'était interposée entre lui et la louve, écartant les bras. Elle était incapable de prononcer le moindre mot et pleurait en silence. Alors la Chalimoune posa la main sur le canon du fusil et contraignit le jeune homme à baisser l'arme.
Ils écoutèrent le récit de Victor le Caluc. La guérisseuse ne quittait pas des yeux l'homme sauvage. Quand il eut fini, elle hocha la tête et s'approcha de lui. Sortant un oeuf d'un recoin de son vêtement sombre, elle le brisa et dit simplement :
- " Le choix t'appartient ! "
Victor se mit à quatre pattes pour laper. Soudain le poil lui vint de partout alors que le museau s'allongeait ! Les guenilles ne résistèrent pas à la métamorphose et jonchèrent bientôt la poussière ; alors qu'un grand loup, gris et borgne, s'approchait de la louve.
Ils se sentirent longuement. Puis prirent chacun un des louveteaux... L'une et l'autre bête s'en allèrent, sans un regard pour l'homme et les deux femmes.
On parla longtemps d'un grand loup, gris et borgne, qui semblait défier les hommes.
Il courut le Luberon pendant, pendant...
Et pourquoi ne hanterait-il pas encore quelque combe étroite qu'ignora la folie des hommes?
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Jean-Claude RENOUX
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LA FILLE DE L'ESTAMAIRE
Les ruelles de Fuveau gardent encore l'écho du cri de l'estamaïre qui venait de Trets avec son âne et sa fille Emma ; du temps où il faisait chauffer sur la place de Fuveau le bain d'étain, et y trempait les couteaux, les cuillères pour leur redonner le brillant d'antan.
C'était un bien brave homme que cet estamaïre. Rouge, fort comme dix ânes, il en avait le caractère et l'endurance...
En fait il avait quand même deux gros défauts :
* On le voyait souvent à l'auberge, où il vidait plus d'un pichet.
* Et il aimait tant sa fille qu'il ne voulait pour rien au monde la voir le quitter.
( Pourtant quand on fait des enfants c'est bien pour les voir un jour s'envoler, et fonder, ni trop près - ni trop loin du nid paternel, un autre foyer. Mais lui non ! Il avait décidé, une bonne fois pour toutes, qu'il suffisait bien à sa fille, et qu'elle n'aurait que faire d'un homme qui la battraient sûrement, et ne songerait qu'à la faire travailler davantage ).
Autant le père était terrible, autant la fille était charmante : elle avait le cheveu sombre où s'allumaient des reflets bleus, la joue de pêche, l'oeil noir plus amical que le bel anthracite, les dents de perles délicates ne demandant qu'à s'épanouir pour l'offrande d'un sourire, ou dans l'éclat d'un rire qui sonnait franc, et clair, à tous moments et à propos de tout... C'est vous dire si on aimait voir la belle Emma passer, ramasser les outils pour le père, les prendre une fois étiquetés de la main gauche pour les remiser dans le panier qu'elle tenait sous le bras droit.
Qui sait à quels rets se prit un jour le coeur de Suche? Etaient-ils de velours pêche, ou bien d'aimables anthracite, ou encore brodés de reflets bleus, ou enfin frangés de perles délicates ? Toujours est-il que voilà ce bon garçon, vaillant mineur, attrapé, emporté, avalé, digéré, et ne songeant plus qu'à épouser Emma.
Il s'en ouvrit à l'estamaïre, un jour qu'il était à l'auberge. Ce dernier se gratta longuement le menton, puis dit :
- " Tu voudrais donc épouser ma fille ? "
- " Je ne rêve qu'à ça ! "
- " Mon pauvre ami, la vie t'apprendra que les songes ne deviennent jamais réalité. Ainsi, moi qui te parle, chaque nuit je rêve que je me pavane à trente-gouttes sur une anguille d'étain géante aux yeux de braise, puis que je descends la galerie de la madrague jusqu'à l'Estaque, pour revenir dans le même équipage à Fuveau...
Eh bien, ça ne m'est jamais arrivé ! Ecoute-moi bien : si un jour mon rêve se réalise, c'est dit, dans les quinze jours qui suivront tu épouseras Emma. En attendant, passe ton chemin, et laisse-moi méditer en paix. "
Suche s'en fut traîner son désespoir à trente-gouttes.
Les fuvelains prisaient fort l'endroit comme lieu de promenade, et c'est tout naturellement que Suche y avait guidé ses pas. ( C'était là moins qu'un ruisseau, à peine une source, mais comme on ne pouvait dire décemment: " Ce n'est rien ", on avait pris coutume de dire " C'est trente gouttes ").
Là, Suche s'emporta !
- " Je donnerai mon âme au diable pour que je se réalise le rêve de ce vieil imbécile, et épouser Emma... "
Il y eut un petit tremblement de terre, un court nuage jaune, et une silhouette sombre, drapée d'un grand manteau pourpre se dressa non loin de Suche, alors que l'air se mettait à empester le soufre et l'ammoniaque. Le diable, car c'était lui, déroulait devant le jeune homme un manuscrit :
- " Vraiment mon garçon ? Topons-là car tu me vois preneur et friand d'âmes jeunes et tendres.
Signe ici de ton sang, et tes voeux seront exaucés ! "
Suche baissa la tête, puis, convaincu que la vie sans Emma serait un enfer, il décida de signer le pacte le liant au prince des ténèbres. Mais, avant d'apposer une signature de sang au bas du document, il demanda :
- " Et qui me dit qu'une fois signé le parchemin, ou à peine marié, vous ne m'emmènerez pas avec vous ? "
- " Mon garçon, tu me fais de la peine. Mais soit ! Je te garantis donc que je te laisserai assez de temps pour vivre avec la belle. Et puis, comme je suis joueur, je te fais même le pari suivant : puisque dans quinze jours c'est carême, ce jour-là il faudra que tu parviennes à reconnaître ta belle parmi les trente filles à marier du village.
Trente viendront chercher un beignet.
Trente seront déguisées pour ne point être reconnues.
Elles ne diront pas le moindre mot. Et une seule tu devras reconnaître. Prends-garde : si tu t'ouvres de notre marché à qui que ce soit, vous mourrez, toi et la belle, sur l'heure. Mais si tu réussis, alors je renoncerai à ton âme. "
Et le pacte fut signé !
Le soir même une anguille d'étain géante et aux yeux de braise remontait la grand rue, se ruait dans l'auberge et s'emparait, entre ses mâchoires terribles, du pauvre estamaïre. Une fois dehors elle le projeta en l'air, où il fit un triple saut périlleux arrière, pour retomber à cheval sur le col de l'anguille. Alors elle s'en fut, vers trente-gouttes, et chacun put admirer le père d'Emma se pavanant sur le monstre d'étain. Puis celui-ci se rua vers la galerie de la madrague ( qui évacue les eaux usées des mines de Fuveau et Gréasque vers la mer ). L'étrange équipage descendit le chenal jusqu'à l'Estaque, et s'en revint tranquilou-tranquilet, plan-planet. Avec précaution la bête déposa ensuite l'estamaïre dans l'herbe violette du soir, et Suche se précipita dans les bras du gros artisan en disant :
- " Dans mes bras, beau-papa ! "
Le père dut bien convenir qu'il avait promis sa fille. ( Le brave homme s'était bien rendu compte qu'Emma depuis quelques temps n'avait plus les sourires et les rires qui illuminaient sa vie, que les yeux tristes avaient moins d'éclat et que les joues perdaient de leur velours... ) Les noces furent fixées après carême, sous quinzaine.
C'était une autre coutume de l'époque de voir les jeunes gens du village courir les rues et les mas pour recueillir les ingrédients nécessaires à la confection des beignets. Chacun avait droit, qui à l'aubade pour ceux qui recevaient leur visite le matin, qui à la sérénade pour ceux chez qui le passage se faisait le soir. Et toujours le même chant, la même incantation joyeuse :
- " La galine a fa l'uòu! "
Vint le jour de carême ! Chacune des filles à marier mangea un beignet, alors que dans un coin reculé de trente-gouttes un homme sombre, drapé de pourpre, et qui sentait le soufre et l'ammoniaque ( tous s'accordaient à reconnaître la pleine réussite du déguisement ), observait la scène avec Suche.
Quand les trente furent servies, le diable se tourna vers le jeune mineur et lui demanda:
- " Eh bien mon garçon, laquelle était ta belle ? "
- " La dix-septième, Monseigneur ! "
A ces mots le rouge ne se tint plus de rage.
- " Maudit, tu as triché ! "
- " Pas du tout, Monseigneur : qui donc de Fuveau ignorerait qu'Emma ramasse les outils de la main gauche, pour les remiser dans le panier qu'elle tient sous le bras droit ? "
- " ... "
- " Eh bien, seule la dix-septième était gauchère ! "
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Moulézan et Vidourle
En ce temps-là vivait à Sommières un petit tailleur qu'on appelait par son nom : le Moulézan, comme le voulait la coutume de l'époque. Ce jeune homme souffrait d'une bonne maladie : il était amoureux, et l'élue de son coeur se nommait Nadalette. La belle avait trois frères : trois ivrognes qui passaient le clair du temps en beuverie et chapardage, au détriment de tous, riches et pauvres.
* L'aîné des frères avait un gros bouton rouge sur le nez : personne ne l'avait jamais appelé autrement que Gros-bouton-rouge.
* Le second avait au même endroit un énorme bouton noir : toujours on le nomma Gros-bouton-noir.
* Le troisième était affecté du même défaut : la disgracieuse était verte, et on le désignait - mais vous aviez deviné - comme le Gros-bouton-vert.
Tous les jours, son travail achevé, le petit tailleur s'en allait faire sa cour à sa belle, et subir les moqueries des trois frères. Moulézan devait, pour se rendre chez Nadalette, traverser la place de l'Horloge de Sommières ; il ne manquait jamais de donner quelques menues pièces au mendiant qui quêtait au pied de la tour.
Un grand malheur survint : après débauche les trois frères se firent surprendre en campagne par la nuit ; ils y croisèrent la route de Vidourle, l'ogre qui habitait, on ne savait trop où, vers Saint-Roman de Codières, en amont de Sauve. Le géant rôdait dès jour faillant aux marches de Sommières, et les bonnes gens se gardaient de traîner à bouche de nuit hors les remparts. « Diable, diable, dit Vidourle, en voici de bien laids. J'attraperais une vilaine maladie, rien qu'en les regardant. Mais quoi : j'ai une réputation à tenir ! Et une réputation ça ne se trouve pas comme ça, sous les sabots du drac. Enfin... l'appétit vient en mâchant, dit-on ! Ces trois-là sont tant avinés que je n'aurai nul besoin de les faire mariner. »
Les trois brutes tremblaient bien fort ; Gros-bouton-rouge, étant l'aîné, parla pour ses frères et hoqueta : « Pitié, pitié, messire l'ogre, épargnez-nous et nous serons vos serviteurs...
- Mes serviteurs? Me croyez-vous assez niais pour ne pas vous juger sur la mine ? Vous feriez de mon antre une porcherie ; vous gâcheriez ma cave et mon cellier. Si vous étiez plaisantes brunettes, je ne dis pas ; je me laisserais tenter, car il manque à ma grotte un rien de féminité ; seulement voilà : vous n'en avez guère la frimousse, ni quoi que ce soit d'autre, je le crains...
- Une brunette, messire l'ogre ? Justement nous avons ça à la maison », se pressa d'ajouter Gros-bouton-noir !
Vidourle, qui allait égorger les trois frères, retint son coutelas. « Une brunette, dites-vous ?
- C'est notre soeur, Nadalette », dit Gros-bouton-vert !
Vidourle se fit méfiant : « Et de quelle couleur est le bouton de son nez ?
- Elle n'en a point, messire l'ogre : elle est aussi belle que nous sommes laids, précisa Gros-bouton-rouge.
- Topons-là, mes compères, je la veux pour servante. Dès la nuit prochaine vous la conduirez à moi ! »
Gros-bouton-rouge vit le profit à tirer de pareille mésaventure : « Messire l'ogre, c'est notre soeur tout de même, et nous l'aimons tant... Et puis elle est promise au Moulézan, le tailleur du bas-marché...
- Et quoi d'autre ? La vie sauve, est-ce rien ?
- Certes, messire l'ogre, certes ; mais une brunette...
- Soit ! Je vous donnerai à chacun une bourse d'or. J'en ai une pleine grotte, cela m'encombre et je ne sais qu'en faire. ( Je n'achète jamais rien, pour une fois, cela me distraira... ) Quant au tailleur, je l'attends la dent ferme ! N'oubliez pas : demain, au crépuscule ; ou je viendrai vous chercher ! » Les trois vauriens filèrent sans demander leur reste ; et trouvèrent enfin le chemin de Sommières.
Le lendemain le forfait s'accomplit : Vidourle s'en fut, avec Nadalette. Les trois frères craignaient la colère du Moulézan ; ils se dirent que le mieux était de prétendre la promise enlevée : épris comme il l'était, Moulézan partirait sans doute en quête de la belle.
* Si Vidourle croquait le tailleur, et c'était le plus vraisemblable, ce serait un souci de moins.
* Si, par miracle, le Moulézan triomphait du géant ; le trésor serait à eux. Il fallait donc informer le jeune homme, et l'accompagner ; ils se rendirent auprès de Moulézan, pour se répandre en cris, en pleurs, en lamentations.
« Ah Moulézan, Moulézan, quel grand malheur, quel grand malheur vraiment... gémissait Gros-bouton-rouge.
- Eh bien quoi ? Vous n'avez donc plus d'argent pour boire ? Et vous venez m'en emprunter ?
- Si ce n'était que cela ! D'ailleurs après ce qui vient de se produire, nous promettons de ne plus boire que de l'eau, ajouta Gros-bouton-noir.
- Est-ce donc si grave ?
- Nadalette...
- Quoi Nadalette ?
- Vidourle l'a enlevée, dit en s'essuyant les yeux Gros-bouton-vert.
- La pauvrette est sortie hier soir, malgré nos recommandations, mentit Gros-bouton-rouge.
- Je vais la délivrer !
- Et nous t'accompagnons, dirent en choeur les trois frères ! »
Ils se mirent en route au premier chant du coq, et ils allaient bon train, sur la route de Vic le Fesc ; quand, non loin de Fontanes, ils virent le cadavre d'un homme gisant parmi les ordures du village ; s'approchant, le Moulézan reconnut le mendiant de la tour de l'Horloge de Sommières ; il demanda à un passant si c'était la coutume de cette contrée-ci de laisser les gens sans sépulture, à la merci des chiens et des charognards ! L'homme prit un air gêné : « C'est qu'il n'a pas d'argent, et qu'il n'est pas d'ici ; le fossoyeur ne veut pas travailler pour une poignée de puces et deux douzaines de poux ; c'est là tout l'héritage du mort.
- C'est ce que nous verrons », dit le Moulézan !
Le petit tailleur s'en fut trouver le fossoyeur : « Holà l'ami, il y a sur la route de Sommières un pauvre homme qui réclame tes talents...
- C'est que, l'ami, je ne le connais point, il n'est pas du village !
- Et moi j'ai là trois piécettes que je lui devais. Il n'en a plus l'usage...
- Où avais-je la tête? Je me souviens qu'il s'appelait Camoin, natif de Gailhan ; c'est un lointain cousin, par le beau-frère, du petit-fils, de l'oncle maternel, de mon arrière-grand-père ; autant dire qu'il est de la famille ; donne-moi les piécettes !
- Quel brave homme tu es, fossoyeur !
- Il sera en terre chrétienne avant que midi sonne. »
La nuit les surprit dans les bois de Quissac. Ils décidèrent de veiller à tour de rôle, de crainte d'être égorgés par quelque maraudeur ou malfaisant ( les plus redoutés étant ceux à deux pattes ! ) Quand vint le tour de Moulézan, ( et alors que les trois frères ronflaient à qui mieux peut ), il vit venir à lui la trève d'un jeune homme bien mis, portant escarpins à boucle d'argent, culotte de soie, veste de peau peignée, gilet brodé, liquette à jabot et dentelle, perruque poudrée et chapeau de velours à plume de paon ; un cygne l'accompagnait, qui s'en vint caresser de son aile la joue du Moulézan. « Moulézan, tu ne me reconnais pas ? Pourtant tu me connus de mon vivant : je suis le fantôme du pauvre Camoin, le mendiant de la place de l'Horloge de Sommières, et j'ai dans l'autre monde ce qui m'a été refusé de mon vivant. Je viens te remercier de m'avoir donné une sépulture décente : je te confie à ce cygne, et le confie à toi ! Veille sur lui comme s'il était ce que tu as de plus cher au coeur ; il te conduira vers Vidourle ; à une condition : tu ne devras t'emparer, à moins que Nadalette ne soit libre, d'aucune des richesses que tu verras en chemin...
- Pour cela je n'ai crainte : on n'a jamais vu l'or et l'argent pousser sur les arbres de ce pays-ci !
- Pourtant, n'oublie pas ! » Et la trève disparut !
A leur réveil le cygne s'envola et ils se hâtèrent de reprendre leur quête. Moulézan et les trois frères cheminèrent une heure en silence. Ils pénétrèrent dans une combe qui grouillait de rats mauves ; les feuilles jaunes que portaient les chênes de cette combe-là tintinnabulaient agréablement à leurs oreilles. Brusquement Gros-bouton-rouge se mit à rire, en arrachant les feuilles. « Je suis riche, riche, riche : c'est de l'or ! » Le Moulézan, se rappelant les recommandations du pauvre Camoin, le fantôme du mendiant de la tour de l'Horloge de Sommières, tenta de s'interposer : « N'y touche pas, il t'arriverait malheur !
- Tu m'ennuies le gueux, et il faudrait beau voir que tu m'importunes davantage ; je suis riche, vous dis-je... » Gros-bouton-rouge glanait les feuilles d'or aussi vite qu'il sifflait d'ordinaire le vin de Sommières... Tout à coup, il disparut ! Il y avait, à la place de l'aîné et parcourant l'herbe chiche, un rat mauve de plus, un rat mauve avec un bouton rouge sur le nez ! Gros-bouton-noir et Gros-bouton-vert tremblèrent bien fort, et se gardèrent de toucher aux feuilles d'or.
Peu après le Moulézan entendit appeler : « À l'aide, au secours, par pitié et s'il vous plaît ! » Se dirigeant à l'oreille il vit une corneille énorme, de la taille d'un aigle adulte, à l'affût devant une vieille souche vermoulue ; le Moulézan chassa l'oiseau et s'approcha plus près, curieux de voir qui pouvait bien gîter là ; d'une crevasse sortit une petite bonne femme, guère plus haute que le pouce, et portant dans le dos des ailes semblables à celles d'une libellule. « Je suis Négouagne, la reine des pissagnelles et je suis ta débitrice ».
( Le Moulézan avait entendu parler de ces fadettes noctambules : on disait les pissagnelles aussi nombreuses que la nuée ; et vivant dans le creux des arbres. Les demoiselles ne sortaient d'ordinaire qu'à nuit tombée pour se désaltérer. Elles buvaient alors tant et plus, et au matin faisaient pipi partout. Et c'est ainsi que les vieux expliquaient la rosée ! )
« Trop heureux de t'avoir été agréable, ma mignonne », répondit le jeune homme. La demoiselle aimait le compliment et rougit ! « Je veux te remercier comme tu le mérites, dit la fée : au sortir de la combe des rats mauves tu verras une croix de pierre. Tu devras creuser ; tu trouveras, à deux pouces de profondeur une pelote magique d'un fil qui ne casse jamais. Tu y trouveras aussi l'aiguille que l'on fit avec le coeur de la corne de la dernière licorne : il te suffira d'y penser bien fort, l'aiguille et le fil t'obéiront aveuglément ! » Au sortir de la combe des rats mauves le petit tailleur trouva la croix, et creusa ; à deux pouces de profondeur il trouva la pelote et l'aiguille ; celle-ci était pure comme le cristal !
Toujours guidés par le cygne, le Moulézan et les deux frères traversèrent une heure plus tard un bois qui grouillait de serpents bleus ; les fruits blancs que portaient les arbousiers de ce bois-là bruissaient mélodieusement à l'oreille des voyageurs. Soudain Gros-bouton-noir se mit à rire en arrachant les fruits à poignées : « Je suis riche, riche, riche ; regardez : ce sont des perles ! » Le Moulézan tenta bien de s'interposer... « Prends-garde à toi, malheureux. Souviens-toi de ce qui arriva à Gros-bouton-rouge. » Peine perdue !
« Je vois clair dans ton jeu, maudit pauvre. Tu en veux à mes perles, prétendit le second frère. Je saurai bien les défendre contre les gueux de ton esp... » Gros-bouton-noir n'acheva pas sa phrase : le voilà disparu ; à la place, s'insinuant parmi les cailloux et les herbes maigres, rampait vivement un serpent bleu de plus, un serpent bleu avec un bouton noir sur le nez. Gros-bouton-vert ne pipa mot ; et il se garda bien de toucher les perles maudites.
Ils marchèrent encore quelques temps, de par le bois aux serpents bleus ; quand le Moulézan entendit appeler : « À l'aide, au secours, par pitié et s'il vous plaît ! » Se guidant à l'oreille il parvint devant un terrier que tentait de forcer un loup roux de la taille d'un âne adulte ; l'animal fit face au petit tailleur, et gronda ; Moulézan, n'écoutant que son bon coeur, s'empressa d'ouvrir sa besace ; il pensa bien fort à la pelote et à l'aiguille enchantées : voilà le loup roux ficelé, noué, muselé et qui ne pouvait plus bouger. Le Moulézan, curieux, s'approcha du trou pour voir qui diable pouvait se terrer là. Il vit venir à lui un petit bonhomme, tout de rouille vêtu, guère plus grand qu'une botte, et qui procédait par bonds ; le lutin se jeta dans les bras du tailleur, et lui dit : « Je suis le Tardourat, le génie de l'automne, et je te serai reconnaissant jusqu'à la fin des temps ! »
( Moulézan connaissait par ouï dire le Tardourat ; il savait qu'à la saison pourpre il s'en va avec ses pinceaux magiques et, sautant à pieds joints à travers la contrée, bigarre au petit bonheur les feuilles de rouille, de fauve, de brun. On disait encore qu'il habitait la tour de l'Horloge de Saint-Victor des oules, et que c'est parce qu'il essuie ses pinceaux avant de rentrer chez lui que la terre et les rochers de Saint-Victor, Saint-Quentin la poterie et Vallabrix sont rouille, fauves, bruns... )
« Écoute-moi bien, poursuivit Tardourat : au sortir du bois des serpents bleus, tu verras un arbre immense ; coupe une branche de l'arbre pour t'en faire un bâton. Il te suffira d'y penser bien fort ; la trique t'obéira ! » Le Tardourat s'en fut, à petits bonds ! Au sortir du pays des serpents bleus, le Moulézan trouva l'arbre, et en coupa une branche : le bâton était plus léger que le roseau, plus robuste que l'acier !
Moulézan et le dernier des frères marchèrent encore une heure avant d'atteindre, toujours suivant le cygne, un étang qui grouillait de crapauds rouges ; les pierres qui jonchaient la berge étaient tout aussi rouges que les crapauds. Tout à coup, Gros-bouton-vert se mit à rire et à ramasser fébrilement les cailloux. « Je suis riche, riche, riche : ce sont des rubis, des rubis... » Le Moulézan tenta de le dissuader : « Malheureux, n'y touche pas, où tu le regretteras...
- Malheureux ? Qui est malheureux ? Et tu oses me menacer, misérable que tu es ? Lorsque nous serons à Sommières, je te ferai bastonner par les gens que j'y aurai... » Soudain le dernier frère disparut aussi ! A la place de Gros-bouton-vert, Moulézan vit un crapaud rouge de plus, un crapaud rouge avec un bouton vert sur le nez.
Toujours suivant le cygne, le Moulézan entendit tout à coup appeler : « À l'aide, par pitié et s'il vous plaît ! » S'approchant, il vit un sanglier fauve, de la taille d'un taureau adulte ; la bête chargeait avec application un arbre feuillu ; le petit tailleur, n'écoutant que son grand coeur, brandit le bâton magique, et songea bien fort à la trique : voilà le malandrin sonné, assommé, moulu-moulu et remoulu. Le Moulézan s'approcha alors de l'arbre pour voir qui diable pouvait y être perché. Il en vit descendre un étrange personnage, une poupée de chiffon dont le tronc et la tête étaient à la mesure d'un homme, mais dont les jambes devaient bien faire six pieds, et les bras en mesurer neuf. Moulézan reconnut le Nivernet .
( Les anciens racontaient la fable de saint Pierre se plaignant un jour à Dieu le père : « Aucun autre saint n'a mes responsabilités ; je dois ouvrir et fermer sans cesse la porte de votre paradis, tenir les registres à jour... Je voudrais que quelqu'un s'occupe de mon édredon lorsque je puis prendre un peu de repos ! » Dieu le père dut bien reconnaître que saint Pierre avait raison ; débordé, il lui donna mandat de créer pour son compte ; comme saint Pierre n'était pas d'essence divine, il ne fit qu'une poupée de chiffon, mais une poupée vivante, pouvant parler et se déplacer ; il la dota de longues jambes pour mieux se pencher au dessus des nuages, et de bras considérables pour mieux secouer son édredon. Les jours où le Nivernet travaille, il neige sur terre ! )
« Je te dois de ne point avoir fini en charpie, lui dit le Nivernet. Et je vais te remercier comme tu le mérites : au sortir du pays des crapauds rouges tu trouveras une pierre dressée ; le coeur du roc contient une paire de ciseaux magiques ; procure-toi l'outil, et tu n'auras plus jamais de souci d'argent ! » Le Nivernet prit congé du Moulézan ! Au sortir du pays des crapauds rouges le petit tailleur trouva la pierre dressée ; il pensa très fort au bâton magique : bientôt le rocher fut réduit en tout petits cailloux. Le Moulézan ramassa les ciseaux, et quand il les essaya des piéces d'or roulèrent dans la poussière. Il se garda bien de les toucher : rappelez-vous qu'il avait promis, à la trève du pauvre Camoin, de ne pas s'occuper des richesses qu'il rencontrerait avant que Nadalette ne fût délivrée.
Enfin, le cygne guida le petit tailleur jusqu'à une grotte de Saint-Roman de Codières où sonnaient d'affreux ronflements : l'oiseau se transforma alors en une jeune et jolie fille, c'était Nadalette ! « Mon bel ami, la gentille fée de la source voisine me métamorphosa en cygne afin que je puisse échapper à Vidourle ; je ne devais redevenir moi-même qu'après t'avoir conduit ici pour affronter l'ogre ! » Le jeune homme entra dans la grotte. Partout, de l'or, de l'argent, des pierres précieuses. Le géant, qui reposait sur un monceau de peaux de bêtes, se réveilla. « Quoi, quoi, quoi ? Le déjeuner est servi au lit ? Par l'enfer, c'est donc la saint ogre aujourd'hui ! » Son rire fit choir quelques pierres de la voûte ! Il ne fallait plus tarder : le Moulézan jeta vers la couche du monstre le bâton du Tardourat ; la trique s'abattit sur l'ogre qui ne savait comment s'en protéger ; puis ce fut au tour des ciseaux du Nivernet de faire merveille : ils découpèrent la couche de peaux de bêtes, pendant que les pièces d'or roulaient à l'entour ; enfin la pelote magique et l'aiguille de Négouagne entrèrent dans la danse : le géant fut ficelé, cousu, bien cousu, et incapable de se libérer. À peine les deux jeunes gens sortis, un hurlement plus terrible que les autres fit crouler la grotte de Vidourle ; il ne restait à l'ogre que les yeux pour pleurer, ce qu'il fit ; il n'a jamais cessé de se répandre en pleurs, en fleuve qui s'écoule des marches de Saint-Roman de Codières jusqu'au Grau du roi, passant par Saint-Hippolyte du Fort, Sauve, Quissac, Vic le fec, Sommières, Lunel, Saint-Laurent d'Aigouze, Aigues-Mortes... Quand le souvenir du Moulézan l'effleure, l'ogre redouble de sanglots... Et c'est la Vidourlade !
Rentrés à Sommières, le Moulézan et Nadalette se marièrent ! La quête terminée, les recommandations du pauvre Camoin étaient caduques ; le tailleur devint riche par la grâce des ciseaux, réputé par celle de la pelote et de l'aiguille magiques, et redouté du collecteur d'impôts par celle du bâton !
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Jean-Claude RENOUX
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Les deux robes de Badoche
C’'est une histoire qui date d'il y a bien longtemps ; d'un temps où le plus vieux des châtaigniers d'aujourd'hui n'était pas encore châtaigne. Adonc en ce temps-là, vivait à Saint-Hippolyte du Fort un jeune tailleur qui s'appelait Badoche. Un jour, alors que l'hiver n'était plus loin, Badoche décida d'aller travailler au grand air. Il prit pour ce faire du tissu, ses ciseaux, ses aiguilles, son fil et le chemin du Trouillas, pour s'installer parmi les bancels , à l'ombre d'un ancien châtaignier. Et tout en travaillant - tire-tire l'aiguillette ; tire-tire, tirera - il se mit à chanter. Il faut vous dire que la voix de ce tailleur-là était d'une telle pureté qu'elle charmait quiconque se trouvait à portée ! Voilà que tout à coup, alors que Badoche entamait le deuxième couplet, il vit venir à lui une chevrette dont la robe était blanche, aussi blanche et aussi lumineuse que ces cristaux qui sont le coeur de certains cailloux qu'on trouve dans la montagne. La chevrette semblait intimidée, et approchait à pas prudents ; rassurée, elle s'assit face à l'homme pour mieux l'écouter. D'abord Badoche fut étonné, après quoi l'amusement succéda à l'étonnement ; jusqu'à ce qu'il eût envie d'une touffe de ces poils blancs, si blancs, si lumineux ! Il interrompit brusquement son chant, et se jeta sur l'animal, les ciseaux en avant. La chevrette blanche s'écarta, Badoche trébucha, et le fer vint se planter derrière l'oreille de la bête. Les ciseaux cassés, il en resta un bout fiché dans la chair de la chevrette. Elle commença à fuir, puis se retourna pour regarder l'homme avec de grands yeux tristes et étonnés ; l'animal se mua en une jeune fille de grande beauté, au teint, aux vêtements et aux cheveux de même candeur, de même brillant que la robe de la chevrette ! La jeune fille s'enfuit, sans dire un mot, alors que des gouttes de sang s'en venaient tacher les genêts et les bruyères sur son passage ; le jeune tailleur courut derrière elle ; elle l'entraîna jusqu'au coeur du bois de Salle de Gour. Au détour d'un massif de cades Badoche vit un étang qu'il ignorait s'y trouver. La belle plongea dans l'étang ; soudain l'eau se souleva pour former un château si grand qu'il touchait le ciel ; si blanc, si lumineux qu'il ne pouvait être que de glace. Un vent terrible, un vent de mort s'éleva qui emporta le jeune tailleur jusqu'aux portes de Saint-Hippolyte du Fort ; les Cévennes se figèrent sous l'étreinte du froid ; tout là-haut, dans le ciel soudain sombre, de lourds flocons tournaient, tournaient, tournaient sans cesse ; et une voix énorme résonna sur les serres et dans les valats immobiles : « Badoche, je suis le roi du givre ; ma fille unique m'a conté comment tu l'avais charmée de ton chant, comment tu avais abusé de la confiance qu'elle t'avait manifestée, comment tu l'avais blessée. Ma colère et ma vengeance seront à la mesure de cet affront. Sache que j'aurais pu te tuer, en te touchant du doigt ; cette mort-là serait bien trop rapide, bien trop douce : je veux vous voir errer, toi et tes semblables, le ventre dévoré par la faim, les yeux hagards, vous disputant les racines de vos porcs et l'herbe de vos chèvres ; vos enfants auront le ventre énorme et vide ; et tous te maudiront. Dès ce soir, et durant chacune des nuits qui suivront, je poserai mon doigt sur chacun de vos châtaigniers : pas un arbre n'en réchappera ! »
Le roi du givre tint parole : chaque nuit les hommes, terrés dans leurs maisons, dans leurs mas et leurs bergeries, entendaient les arbres gémir longuement ; un craquement soudain succédait à chaque plainte ; le lendemain, dès l'aube, les hommes constataient que les géants vénérables, familiers, se transformaient en autant de squelettes de bois mort, gelés jusqu'au coeur, pitoyables. Badoche voulut retrouver le roi du givre, implorer son pardon, sinon pour lui, du moins pour les hommes, pour le pays cévenol. Un matin le jeune tailleur s'en fut demander conseil à son grand-père ; le vieux chevrier habitait avec ses quatre chèvres un maset de Pereyrol, au pied du pic de midi ; il écouta avec attention le jeune homme, puis il lui dit : « Seul le merveilleux pourrait t'aider à vaincre le merveilleux. Je connais quelqu'un qui te serait de bon conseil ; c'est un gripet , qu'on nomme le Toucoman car il secoue la main, des heures et des heures durant, de quiconque le rencontre au détour du bois de Labric, où il habite une combe . Je vais te donner un chou pour gagner ses faveurs ! » Badoche se dit qu'il ne risquait pas grand chose à rencontrer le Toucoman, sinon qu'il lui secouât la main des heures et des heures durant ; et il s'en fut en direction du bois de Labric, avec le chou offert par le grand-père. Il chercha longtemps le gripet, si longtemps qu'il allait renoncer et regagner Saint-Hippolyte du Fort avant nuit faite, quand il vit accourir un tout petit bonhomme, avec de grands yeux verts en amande, et des oreilles pointues ; le Toucoman, se jeta sur la main du jeune homme, et la secoua, la secoua, la secoua... jusqu'à ce que l'autre lui dît : « Mais... tu es tout nu ! » C'était vrai ; brusquement le Toucoman prit conscience de sa nudité... et ressentit le froid ! « Que tu me lâches la main, et je te promets de te faire un habit à ta taille, proposa Badoche. » Le gripet lâcha la main, et le jeune tailleur fit un habit... du chou ! Tire-tire l'aiguillette ; tire-tire, tirera : bientôt le lutin était vêtu de pieds en cap. Il se trouva si élégant qu'il offrit à Badoche de la peinture ; mais pas n'importe quelle peinture : de la peinture de fées, de celle dont elles se servent pour repeindre la nature après qu'il a plu !
Revenu chez lui, Badoche se demanda quoi faire de cette peinture-là. Puis l'idée lui vint de peindre une robe pour la fille du roi du givre. Il en peignit une première, sur le mur blanchi à la chaux de son logis ; comme il restait assez de peinture, il en fit une seconde. Cela lui prit toute la nuit, à la lumière des chandelles, alors qu'il entendait dehors la lente agonie des grands arbres après que le roi du givre y eut posé le doigt, puis de proche en proche, le craquement soudain qui annonçait la fin des géants vénérables et familiers. Au matin, lorsque le soleil s'en vint illuminer le mur blanchi et les robes, brusquement celles-ci se détachèrent, pour chuter à même le sol dallé, dans une cascade de reflets chatoyants tels que Badoche en fut ébloui ; ces robes étaient d'une matière si douce au toucher, si agréable à la vue, que le jeune tailleur pleura de bonheur. Vite, il gagna les bancels du Trouillas, pour tenter de retrouver le chemin qui conduisait au château du roi du givre ; là, il chercha longtemps, longtemps, longtemps... jusqu'à ce que quelques notes de couleur attirassent son attention : figurez-vous qu'il vit de loin en loin une fleur de genêt, un brin de bruyère fleurie, ( malgré que l'hiver régnât maintenant sans partage sur les valats gelés et les serres immobiles ), là où avait coulé le sang de la fille du roi du givre ; il suivit la piste ainsi tracée ; elle le guida vers le bois de Salle de Gour, et au détour du massif de cades, il vit l'étang ; sans hésiter il plongea, pour se retrouver dans une chambre immense du château de glace ; dans un grand lit la princesse reposait, pendant qu'à ses côtés le roi du givre veillait. Badoche s'approcha de la belle ; il écarta une mèche de cheveux blancs et doux derrière l'oreille ; il vit le fer qui y était fiché, et le retira délicatement. À peine le bout des ciseaux hors de la plaie, celle-ci se referma et disparut ; alors que la princesse ouvrait les yeux, et souriait, d'abord à son père, puis au jeune homme. Le tailleur s'excusa, implora le pardon de la belle et du roi ; comme ce dernier semblait hésiter, il présenta à la fille les deux robes qu'il avait apportées. « Princesse, j'ai conçu ces robes en pensant à vous ; à vous de me dire celle que vous préféreriez porter ! » La fille du roi du givre regarda avec attention l'une et l'autre robes. Sur la première, elle vit un châtaignier, ployant sous le poids des châtaignes ; tout à côté figurait un mas, de la cheminée s'échappait un peu de fumée bleue ; sur le rebord de la fenêtre un chat écoutait deux vieux, assis sur un banc, qui aimaient se disputer ; près d'une source, un jeune garçon et une jeune fille se tenaient la main, se promettant de s'aimer pour l'éternité, alors qu'un chien baillait à leurs pieds ; un tout petit enfant courait sourire au soleil ; tout au loin, au pied du pic de midi, un vieux chevrier menait paître ses quatre chèvres. Sur l'autre robe elle vit un châtaignier mort, et une ruine de mas d'où ne sortait nulle fumée ; pas âme qui vive, ni vieux, ni jeune, ni chat, ni chien, et pas de tout petit enfant pour sourire au soleil ; la source était tarie, et au pied du pic de midi pas plus de chèvres que de chevrier. La princesse garda la première robe, et elle rendit la seconde au jeune homme !
Le roi du givre s'approcha de Badoche : « Puisque ma fille t'a pardonné, je ne puis faire moins ! » Il fit un signe à la princesse, et celle-ci souffla sur le jeune homme ; une brise légère, amicale se leva qui emporta Badoche jusqu'aux marches de Saint-Hippolyte du Fort. Quand il se fut posé, il vit qu'au lieu de la seconde robe délaissée par la fille du roi du givre, il tenait serré dans son poing un cocon ; un cocon d'où naîtrait un papillon ; un papillon qui pondrait des graines ( des oeufs ) ; des graines qui donneraient des vers ( ou plutôt des chenilles, appelées magnans ) ; des vers qui subiraient quatre mues avant d'émettre un fil aussi doux, aussi beau, aussi chatoyant que celui dont étaient faites les deux robes de Badoche : un fil de soie ! Et pour nourrir le magnan apparut au printemps un arbre nouveau ; longtemps, on le trouva partout : dans les cours des mas, aux bords des routes, et jusque sur les places des villages des Cévennes ; au côté du châtaignier ( l'arbre à pain ), le mûrier ( l'arbre d'or ) entrait dans la légende !
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Premier-Avril et le roi des serpents
C'est une histoire qui date d'il y a bien longtemps, du temps où vivait à Mende une petite fille qui s'appelait Premier-Avril. Pourquoi Premier-Avril ? Eh bien tout simplement parce que c'est un premier avril qu'on la trouva sur le parvis de la cathédrale, et qu'on n'alla pas chercher plus loin ! À l'époque les enfants trouvés étaient confiés à des orphelinats puis, dès que possible, placés dans des familles pour y travailler ; à l'âge où d'autres enfants allaient à l'école, Premier-Avril fut donc casée chez une fermière qui avait ses terres du côté du causse de Mende ; cette femme-là avait le coeur aussi sec que le causse en été, et n'éprouvait de tendresse que pour sa propre fille ; une petite fille aussi laide que Premier-Avril était jolie, une fillette méchante avec les gens et cruelle avec les animaux alors que la petite orpheline était toute bonté ; on l'appelait Bugnette car elle passait son temps à tacher ses vêtements ( que Premier-Avril devait ensuite laver, une fois son travail aux champs terminé ! ) Dans la journée la petite orpheline et le chien de la ferme s'en allaient garder les vaches de la fermière sur le causse de Mende, non loin du rocher de Moïse qui domine la vallée du Lot ; pour tout repas, elle n'emportait qu'un vilain quignon de pain noir et une mauvaise écuelle ébréchée afin d'y recueillir un peu de lait. Premier-Avril aimait bien ces longues journées passées à regarder paître les vaches et courir les nuages dans le ciel ; comme elle devait chaque soir en rentrant coudre, laver, essuyer, repasser jusque tard dans la nuit, eh bien dans l'après-midi, après avoir collecté une pleine écuellée de lait qu'elle boirait à son réveil, elle s'allongeait sous un genévrier géant, elle confiait le troupeau au chien, et elle s'endormait !
Jusqu'au jour où Premier-Avril, qui s'était endormie comme à l'accoutumée à l'ombre du genévrier géant, s'aperçut que quelqu'un avait bu la moitié de son lait ! Ce ne pouvait être le chien : il avait été trop bien dressé pour se livrer à une rapine digne d'un chien errant ; d'ailleurs, il était tant terrorisé par le mystérieux visiteur, qu'il n'avait pas voulu, ou pas pu aboyer pour prévenir la fillette. La même chose se reproduisit le jour suivant, et le jour qui suivit le jour suivant, et le jour qui suivit le jour qui suivit le jour suivant ; une pleine semaine quelqu'un vint alors que l'enfant dormait, quelqu'un qui buvait la moitié de son lait. La petite fille était intriguée, tant et si bien que le huitième jour elle fit semblant de dormir profondément et elle attendit le visiteur. Soudain, elle vit l'herbe frissonner, et un serpent se couler vers le lait ; d'un bond Premier-Avril fut debout ; elle brandit son bâton, un bâton de berger robuste et noueux ; puis elle le reposa, et dit : « Après tout, je puis bien partager avec toi ; je vois bien que tu es un serpent assez bien élevé puisque tu m'as laissé la moitié de mon lait. N'aie crainte : bois tout ton saoul, je trairai de nouveau les vaches, et le lait ne manque pas ! » À peine eut-elle fini de parler que le serpent se transforma en une petite fille aux yeux verts en amande, aux cheveux de la même couleur, et dont l'émeraude qui ornait le milieu de son front étincelait au soleil du causse. « Petite fille, je suis la fille du roi des serpents, et puisque tu m'invites à partager ton repas, il est juste que je te convie à celui des miens. » La princesse prit la bergère par la main, et elle la conduisit jusqu'au rocher de Moïse ; là, la fille aux cheveux verts tapa trois fois dans ses mains, tout en disant :
« Clap, clap, clap, casse-noisettes et casse-noix ;
clap, clap, clap, casse-noisettes ouvre-toi ! »
Voilà qu'un escalier s'ouvrit dans le rocher, un escalier qui conduisit les deux fillettes dans une grande salle, bien éclairée par une large fenêtre qui donnait sur la vallée du Lot ; dans un coin une source gazouillait ; du plafond, mille et un fils d'or tendus d'un mur à l'autre pendaient jusqu'à toucher le sol, sur chacun des mille et un fils d'or, mille et une perles chatoyaient ; tout au bout d'une longue, longue, longue table trônait un homme grand, aux yeux verts en amande, à la barbe de la même couleur, avec une émeraude par le mitant du front ; tout autour de la longue, longue, longue table avaient pris place cent garçons qui ressemblaient à la princesse : les mêmes cheveux verts, le même regard vert, la même pierre verte ; des lutins musiciens accordaient leurs instruments ; et un bossu souriait à la visiteuse, un bossu avec un visage de fille, de grands yeux bleus, du même bleu que la source qui gazouillait dans un coin, et des mains délicates et belles aux doigts si fins que l'on voyait la lumière du jour à travers.
L'homme grand à la barbe et aux cheveux verts s'avança pour accueillir Premier-Avril : « Sois la bienvenue parmi nous, puisque ma fille t'accompagne. Je suis le roi des serpents, et ces cent garçons-là sont mes fils ; le bossu s'appelle Frigoulet, c'est le bon génie des causses : il fait de rien bien des choses, d'un chiffon une fleur, d'un morceau de fil de fer une étoile ou un château, c'est lui qui sème à son heure le genêt, le thym et la bruyère. Allons, prends donc place à notre table, et fais-nous l'honneur de partager notre repas ! » Voilà Premier-Avril assise à la droite du roi des serpents ; quand on découvrit les plats au milieu de la table, la petite orpheline vit qu'ils contenaient des crapauds et des souris. Le roi, la princesse et les cent petits princes se délectèrent du mets avec des grognements de plaisir, comme s'il s'était agi de bonbons ou de gâteaux au miel ; Premier-Avril n'exprima pas le dégoût que lui inspirait un tel repas, pour ne pas blesser ses hôtes, et elle se contenta d'un peu d'eau de la source. Après quoi les lutins musiciens attaquèrent une première danse, et le bal commença. Frigoulet invita la petite fille. L'orpheline accepta avec grand plaisir ; ils dansèrent jusqu'au dernier rayon de soleil ; lorsque celui-ci s'en vint embraser la grande salle, les mille et un fils d'or et chacune des perles, le gentil bossu le saisit entre ses doigts délicats, et le froissa comme s'il s'était agi d'une écharpe de soie ; quand il ouvrit la main, des pièces d'or coulèrent dans la poche droite du tablier de Premier-Avril ; ensuite il fit ruisseler un peu de l'eau de la source au creux de sa paume, et il referma le poing ; quand il l'ouvrit, des diamants s'en vinrent choir dans la poche gauche du tablier de la petite ; enfin, il caressa l'écuelle, la vieille écuelle ébréchée dans laquelle Premier-Avril recueillait le lait de ses vaches, voilà la vieille écuelle devenue écuelle d'or ; il suffisait à l'orpheline, et à elle seule, de la porter à ses lèvres, pour qu'elle fût remplie de la meilleure des nourritures. Le roi des serpents lui-même raccompagna Premier-Avril jusqu'au sommet du rocher de Moïse ; il fallait à l'enfant rentrer bien vite : sous la garde du chien, les vaches avaient déjà regagné l'étable. Nul doute que la fermière et sa fille la puniraient ; mais l'orpheline s'en moquait, grâce à l'écuelle d'or elle savait être à l'abri du besoin et elle savait acquise l'amitié du roi des serpents ! Pour plus de sûreté, elle cacha la précieuse écuelle entre les racines du genévrier géant, et elle regagna la ferme.
À peine la porte de la maison franchie, Premier-Avril sentit la poigne de la fermière s'abattre sur son épaule ; la vilaine femme secouait l'enfant tant et plus. « Où donc as-tu été traîner ? Crois-tu que nous te nourrissions à ne rien faire ? As-tu oublié qu'il te restait de la vaisselle, du ménage, du raccommodage, de la lessive ? » La fermière tira, secoua si bien la petite fille, que le tablier fatigué craqua de toutes ses coutures, et que les pièces d'or, les diamants roulèrent partout sur le sol ; mais chaque fois que la fermière ou sa fille tentaient de s'en saisir, les pièces d'or, les diamants devenaient cendre et poussière ; alors la fermière décida de faire parler Premier-Avril et, sous la menace, la petite dut bien en passer par là.
Le lendemain matin, la fermière et Bugnette décidèrent que ce serait cette dernière qui ce jour-là irait garder les vaches sur le causse de Mende, non loin du rocher de Moïse. Tout comme Premier-Avril, Bugnette recueillit du lait dans une écuelle ; tout comme Premier-Avril, elle fit semblant de dormir profondément ; tout comme Premier-Avril, elle vit l'herbe frissonner, et un serpent se couler vers le lait ; tout comme Premier-Avril, elle proposa au serpent de partager le lait ; le serpent se transforma en une petite fille avec des yeux verts en amande, des cheveux de la même couleur, et une émeraude au milieu du front ; la princesse invita Bugnette à partager le repas des siens et la conduisit jusqu'au rocher de Moïse ; là, la fille aux cheveux verts tapa trois fois dans ses mains, tout en disant :
« Clap, clap, clap, casse-noisettes et casse-noix ;
clap, clap, clap, casse-noisettes ouvre-toi ! »
L'escalier s'ouvrit dans le rocher ; Bugnette vit la grande salle, bien éclairée par une large fenêtre qui donnait sur la vallée du Lot ; elle vit la source qui gazouillait dans un coin ; elle vit les mille et un fils d'or tendus d'un mur à l'autre qui pendaient jusqu'à toucher le sol, et les mille et une perles qui chatoyaient sur chacun des mille et un fils d'or ; elle vit le roi des serpents et ses cent fils, les lutins musiciens qui accordaient leurs instruments, et le gentil bossu qui lui souriait gentiment. Le roi lui souhaita la bienvenue et l'invita à prendre place à table ; mais, en voyant les crapauds et les souris que contenaient les plats, Bugnette ne put dissimuler son dégoût et elle se moqua de ses hôtes. Les lutins musiciens attaquèrent une première danse ; Frigoulet l'invita à danser ; la vilaine fille lui rit au nez ; elle lui répondit qu'une petite fille de sa qualité ne saurait danser avec un bossu, et qu'elle perdait son temps : qu'il lui donnât l'or et les diamants auxquels elle avait droit, et elle repartirait chez elle car la compagnie des serpents et des infirmes lui répugnait ! Frigoulet secoua tristement la tête en souriant, et il refusa de lui accorder quoi que ce fût ; Bugnette arracha les fils d'or et les perles, et elle courut vers la sortie, poursuivie par le roi des serpents, ses fils et sa fille, qui tous avaient repris leur aspect animal et sifflaient derrière elle ; parvenu au sommet du rocher, la méchante fillette poussa un cri de colère et de dépit : elle tenait serrée contre elle des toiles d'araignée et des gouttelettes de rosée ! De retour à la ferme, Bugnette fut incapable de raconter quoi que ce soit de son aventure ; d'ailleurs elle ne dit plus jamais le moindre mot ; elle avait dans la bouche une langue bifide, semblable à celle des serpents.
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Le drac de la font de Nîmes
Un beau matin de juin le Babet Gineste, droit comme un I (il devait à Naigouagne, la reine des Pissagnelles de ne plus être bossu) sortit à la fraîche devant son échoppe de cordonnier, sise rue entre-les-tours à Uzès. Tout à coup, une ombre extraordinaire obscurcit la courette du Babet. Les chiens, les chats, les oiseaux, les rats, les souris, qui l’écoutaient siffler, s’éparpillèrent bien vite. Un aigle gigantesque saisit le cordonnier délicatement avec ses serres. Le grand rapace s’envola de nouveau. Au début, notre homme eut un peu peur, puis il s’émerveilla de contempler Uzès comme jamais humain ne l’avait vu. La vallée de l’Eure, au pied de la cité, ressemblait à une couleuvre dont les écailles noires scintillaient entre deux haies de marronniers géants. Il vit la ville hérissée de tours comme une pelote. Il reconnut la Bermonde du château, la fenestrelle de la cathédrale, la tour des consuls, celle du roi, celle de l’évêque. En deux mouvements d’ailes à peine perceptibles, l’aigle glissa vers le Pont-saint-Nicolas. Il survola quelque temps les gorges du Gardon, avec ses falaises, son fouillis d’arbres qui dévalait jusque dans l’eau, qui bruissait au moindre vent, ses rochers blancs comme des chevaliers en armes. Il plana, en s’aidant des courants, au-dessus d’un océan de garrigue tantôt grise, tantôt bleue, avec par-ci par-là un maset, une capitelle, une oliveraie. Il parvint au-dessus d’une autre ville, entourée de remparts, percée de part en part d’un canal qui s’écoulait à l’air libre. Babet distingua les arènes accrochées à la ville brune comme un coquillage gris, la Porte Auguste, la Maison Carrée. En deux nouveaux battements d’ailes, l’aigle gagna une tour quillée sur une colline dominant une source qui coulait comme une rivière, non loin du temple de Diane. Il était à Nîmes, l’aigle s’était posé sur la tour Magne. L’oiseau restait là, sans manifester aucune agressivité envers le cordonnier. Babet entendit une musique cristalline qui provenait du ventre de la tour. Se guidant à l’oreille, il s’enfonça dans le bâtiment, de galeries mystérieuses en couloirs secrets, jusqu’à atteindre une vaste salle où se trouvaient un trésor et une cage suspendue au plafond par une chaîne. Dans la cage, il vit une petite bonne femme grassouillette, guère plus grande que le pouce, avec des ailes de libellule dans le dos. Il reconnut Naigouagne, la reine des Pissagnelles. (Si vous ne connaissez ni l’aventure du « Babet Gineste et de la Merlusse », ni celle de « Moulézan et de Vidourle », vous ignorez qui sont les Pissagnelles. Figurez-vous que ce sont des fées, tellement nombreuses qu’on les dit plus nombreuses que les feuilles des arbres, des fées qui habitent le moindre trou hors les murs des cités. Ces demoiselles sortent à nuit tombée pour faire la fête, non pas en buvant du vin, mais de l’eau car elles sont amateurs d’eau de source. Quand on boit beaucoup... on a envie de faire pipi. C’est pourquoi au matin la campagne est mouillée. On dit : c’est la rosée. En réalité ce sont les Pissagnelles qui ont festoyé !)
Que s’était-il passé ? Depuis quelque temps on murmurait parmi les fées, les lutins, les animaux des bois que les oiseaux de la tour Magne, les poissons, les canards de la font de Nîmes disparaissaient. Naigouagne avait voulu en connaître la raison. Toute une journée durant elle avait parcouru les abords de la font, la colline. Pas un chant d’oiseau, pas le plus petit poisson pour s’en venir gober les moucherons à fleur d’eau. Sur le soir elle s’était assise sur un nénuphar pour mieux réfléchir. Un monstre avait surgi de l’eau. Avant qu’elle ne fût revenue de sa surprise, il l’avait attrapée entre deux griffes, il lui avait arraché sa baguette magique, il se l’était fourrée dans l’oreille gauche. Naigouagne avait reconnu Grabillas, le drac de la font de Nîmes, doté d’un caractère de cochon. Un être laid, vert, à pois bleus, avec des algues en guise de cheveux qui lui tombaient sur de petits yeux rouges. On le croyait disparu depuis longtemps. Eh bien pas du tout ! Il avait pris un siècle ou deux de vacances en enfer. Le voilà revenu, plus affamé que jamais. Ce drac-là a toujours faim, il gobe tout ce qui passe à portée, le moindre oisillon, le plus petit poisson, un canard par-ci, un cygne par-là. Il s’apprêtait à faire de même avec Naigouagne quand, surpris, il suspendit son geste. Les ailes de la Pissagnelle, en frottant l’une contre l’autre, avaient émis un son agréable à l’oreille, semblable à celui d’un violon. Elle improvisa un petit air joyeux qui plut assez au drac pour qu’il acceptât de la retenir prisonnière dans les profondeurs de la tour Magne plutôt que de la manger, pourvu qu’elle consente à jouer pour lui chaque fois que l’envie lui en viendrait.
Naigouagne se désolait dans sa cage, quand elle avait vu venir à elle l’aigle.
- N’aie crainte, lui dit-il, je ne te veux aucun mal. De mon nid, tout en haut de la tour Magne, j’apprécie de t’entendre jouer des ailes. Si j’attrape de temps à autre un oisillon par-ci, un petit poisson par-là, ou encore un lapereau, je prends soin de prélever seulement ce qui est nécessaire à me nourrir. Ce goinfre de drac, en bâfrant tout ce qui passe à portée de griffes, menace ma propre existence. Je n’ai plus rien à me mettre sous le bec. Je vais devoir partir. Je ne demande donc qu’à t’aider, pourvu que tu nous en débarrasses !
L’aigle s’était efforcé de décrocher la cage, de briser la porte. Sans succès ! C’est alors que Naigouagne s’était dit qu’il y fallait un humain. Elle avait pensé au Babet !
Le Babet Gineste écarta les bras, impuissant.
- Il me faudrait des outils. L’aigle ne m’a pas laissé le temps de prendre quoi que ce soit.
Malgré quoi, il tenta d’arracher la chaîne, de défoncer la porte. Sans plus de succès que l’aigle. Une main verte s’abattit sur son épaule. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le voilà ficelé. Le drac le regardait de ses petits yeux rouges, en passant sa grosse langue bleue sur ses grosses lèvres mauves.
- J’adore les jaunes d’œufs ! Je n’en ai jamais vu d’aussi gros.
- Ne me croque pas trop vite avant d’avoir entendu ce que je peux faire en sifflant. Je suis tout aussi habile à musiquer que mon amie Naigouagne, s’empressa de dire le Babet Gineste.
- Vraiment ? Eh bien je t’écoute !
Le Babet siffla comme jamais il ne le fit. Le drac s’assit pour mieux l’écouter. Il siffla si fort, si bien, que les chiens, les chats de Nîmes, qui ont l’ouïe plus fine qu’on croit, arrivèrent de toute part. Des remparts, des enclos, des écluses, de Castanier, du Puech du Teil, du Puech du Buis, de la Font-Chapelle, de la Font-Baumettes, des Justices-Vieilles, de l’Eau-Bouillie, de la Planète, de Ventabren, du Mont du Plan, du village de Saint-Cézaire, de celui de Courbessac, de la Vistrenque et de la Vaunage. De galeries mystérieuses en couloirs secrets, ils déboulèrent dans la salle du trésor. Ils sautèrent sur le drac. Dans la bagarre générale, Grabillas perdit tout ce qu’il avait soigné dans son oreille gauche. Un jeu de cartes, une poule qui s’enfuit en piaillant avec ses douze poussins, un oreiller pétassé, une vieille poêle avec des œufs et du lard frits, une boîte de clous, un noyau de pêche, trois allumettes usagées, un dé à coudre, une aiguille, du fil mauve, une pipe en terre de Saint-Quentin la poterie, un hibou empaillé... la baguette magique de Naigouagne ! Une souris qui se terrait dans un trou de la salle du trésor, dominant sa peur des chats, trottina jusqu’à la cage de la fée. Celle-ci se délivra, elle libéra le Babet. Elle se tourna vers le drac qui saignait partout, qui tremblait de tous ses membres verts à pois bleus.
- Je veux que tu ressembles à ton âme !
Voilà le drac transformé en cochon (rappelez-vous. Je vous ai dit qu’il en avait le caractère !). Un cochon vert à pois bleus avec des algues qui lui coulent de la tête jusque sur de petits yeux rouges. Un cochon qui se vit si laid qu’il décida de ne plus jamais quitter les profondeurs de la tour Magne. Depuis, certains soirs, selon comment tourne le vent, on entend de petits grognements qui proviennent du monument.
Babet et Naigouagne regagnèrent la font de Nîmes avec les chiens, les chats, la souris. Le soir était là. Toujours pas de chant d’oiseau, toujours pas le moindre poisson pour gober les moucherons à fleur d’eau entre deux nénuphars. Le Babet siffla, il siffla longtemps. À nuit faite on vit un oisillon voleter autour de lui, puis deux, puis trois, puis dix, puis cent... Dans les eaux de la font de Nîmes, un petit poisson se poussa du museau, puis deux, puis trois, puis dix, puis cent... Naigouagne, de contentement, frotta l’une contre l’autre ses ailes, une autre Pissagnelle surgit, puis deux, puis trois, puis dix, puis cent... Babet dansa toute la nuit, sous la lune, accompagné par les Pissagnelles, les chiens, les chats, les oiseaux, la souris. Les canards se joignirent à la fête. Tout en haut de la tour Magne, l’aigle veillait. On dit que les animaux de Nîmes ne se sont jamais autant amusés que cette nuit-là, que les Nîmois n’ont jamais si peu dormi, même par nuit de Feria. Au matin, les Pissagnelles ayant tant festoyé, les abords de la font de Nîmes, la colline de la tour Magne, s’en trouvèrent mouillés comme jamais.