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j'adore le conter, les enfants sont ravis de reprendre en cœur, pauvre ... il était tout mouillé, il avait
Par Anonyme, le 20.12.2021
merci infiniment pour ce magnifique conte
Par Anonyme, le 30.11.2021
superbe
Par Anonyme, le 21.05.2021
du génie
Par Anonyme, le 09.05.2021
excellent
Par Mohand, le 10.04.2021
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Date de création : 28.10.2008
Dernière mise à jour :
19.01.2024
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Jean-Claude RENOUX
nimausus@orange.fr
25, rue de l'Aspic
30000 Nîmes
Tel 0466214265
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La passion selon saint Roch (3ème partie, et fin)
La sonnerie annonça la fin de la classe. Virginie rassembla ses affaires, dans un grand cartable de cuir vert ; le flux la porta vers l’escalier conduisant à la cour. Toute la journée elle avait lutté contre l’angoisse qui la tenait clouée sur sa chaise. Elle avait changé d’école, pas seulement à cause de son aménagement chez Dialo et Greta : elle avait quitté la maternelle pour entrer en primaire. Elle redoutait de traverser la grande cour goudronnée. Dehors, régnait un raffut de tous les diables : une nuée d’étourneaux avait pris possession des tilleuls de l’école, vaste bâtiment de briques ocre, aux arrêtes de pouzzolane blanche, au toit de zinc ; l’horloge monumentale en fronton donnait au bâtiment un petit air de gare vieillotte. Le cri des enfants, celui des oiseaux : la fillette suffoquait, happée par le vacarme ambiant. Elle chercha à qui se raccrocher, et courut se jeter dans les bras de Greta... Le vieil homme, vêtu d’un blouson, d’un pantalon de jean, le blouson grand ouvert sur un tee-shirt blanc, chaussé de sandalettes ouvertes, qui guettait derrière le kiosque à journaux désaffecté, s’en fut à pas pesants.
Dialo, informaticien, se déplaçait sur toute la région ; c’est sur Greta que reposa, pour l’essentiel, la responsabilité de l’adoption de Virginie. Elle cessa d’enseigner pour se consacrer à cette tâche. Le psychologue se rendit à la résidence deux fois par semaine pour l’aider du mieux qu’il pouvait. « Ce ne sera facile pour personne ». Ce fut encore pire que ce qu’il imaginait ! L’énurésie nocturne dura quelques jours ; des joints de caoutchouc du frigo lacérés aux plantes vertes arrosées avec de la Javel, il ne se passait pas une journée sans que Virginie ne manifestât son désarroi. « Elle vous teste, elle veut savoir si c’est du solide ; rassurez-la, prenez patience ! » Lors de sa première visite, Cayenne trouva Greta en pleurs : Virginie avait repeint le piano blanc en noir ! Dialo était bouleversé. « Ne vous laissez pas emmerder. Chacun doit y mettre du sien. Vous êtes le patron, non ? Qu’est-ce que vous attendez pour taper du poing sur la table ? » Le bruit fit sursauter la femme et la petite fille : la table, fracassée, s’écroulait pendant que les verres, les assiettes, le pot de fleurs explosaient sur le carrelage de la cuisine. Virginie se jeta en pleurant dans les bras de Greta.
« Maman !
- Tu n’es pas un peu fou, non ? Tu lui as fait peur !
- Ne vous en mêlez pas !
- De quoi vous mêlez-vous, vous ? Je suis chez moi...
- Ça suffit : l’incident est clos ! » Dialo se massait le poing ; la petite baissait la tête, confuse, malheureuse.
« Je t’aime, ça se dit de toutes les façons ; tu n’as trahi personne ; moi non plus. Appelle-moi maman Greta, si tu veux, comme ça nos deux Solange ne seront pas jalouses... »
Dialo sourit : « Ce piano, il avait mauvaise mine : le noir, c’est pas si mal que ça ! » Ce jour-là, Cayenne écourta sa visite : il avait gagné, et perdu ; il voulait être seul !
Le Nègre consacrait tous ses moments de loisirs à la fillette. Il lui apprit le maniement de l’ordinateur. Virginie avait des dispositions ; elle restait durant des heures devant l’écran à jouer. Il lui apprit à jouer aux échecs, à aimer le cinéma ( Cayenne n’aimait pas plus le cinéma que la télévision ) ; chaque fois qu’il le pouvait, ils se rendaient en ville voir un film. Quand elle se réveillait encore en hurlant : l’un ou l’autre s’asseyait à côté d’elle, lui caressait la tête, la rassurait, lui parlait doucement. Greta lui apprit à aimer les fringues, la cuisine, le thé, le piano, les plantes d’appartement. Greta jouait, Virginie assise sur le pouf ; la magie des doigts blancs butinaient les touches blanches, noires. La musique vivait sur le visage de la femme : le front se faisait soucieux, le visage s’illuminait brusquement, la mâchoire se crispait un bref instant, la bouche se pinçait pour une moue un rien amère, se tordait dans une drôle de grimace qui laissait voir les dents ; la petite mettait des images sur les phrases musicales : des nuages, une montagne, un fleuve, la mer, des enfants qui courent ; ça faisait des histoires, comme celles que lui contait Cayenne. Les gestes, les sourires, les yeux se firent plus tendres, plus confiants, plus aimants.
Le vieux ne respectait jamais le calendrier établi par le juge Saint-Hubert ; il débarquait à l’improviste. On éteignait la télé, les trois se pressaient sur le divan du salon, Cayenne s’enfonçait dans le fauteuil, face à son auditoire...
« Connaissez-vous l’histoire du pieux mensonge de saint Roch ? » Dialo chercha : « Celle qui se passe sur le causse Méjean ?
- Je vois que vous la connaissez, tant pis !
- Je l’écouterais bien une nouvelle fois, dit Greta !
- Et toi petiote ?
- Je crois que je ne m’en rappelle plus !
- Eh bien, je vais te la raconter, à toi ! Un jour, saint Roch et son chien, se rendant à Montpellier, traversèrent le causse Méjean. Le causse, tu connais : on s’y est promené cet été. C’est un pays qui, en automne, est fait de cuivre et de bronze. C’est beau : quand un rayon vient déchirer la trame des nuages rouille, un coin de ciel vert de gris paraît, une colline, de cuivrée devient dorée. C’est un pays qui se refuse à qui ne prend pas le temps de l’aimer de l’intérieur. Saint Roch marchait depuis des heures ; il vit son chien disparaître dans un fourré de genévriers. En écartant les branches, le médecin aperçut l’animal en arrêt devant un être de la taille d’un rat, avec un museau pointu, de petits yeux noirs gros comme des têtes d’aiguilles à tricoter, un pelage bouclé, tout doux, si doux que le saint prit plaisir à le caresser. Ce petit être était une femelle qui ne tarderait pas à donner le jour à des petits ; elle se glissa dans la besace de saint Roch, histoire d’y être plus à son aise. Cette bestiole, c’était un Dargilan, le dernier de cette espèce qui vivait jusqu’alors sur le causse Méjean, et nulle part ailleurs ! Le seigneur du lieu, le sire de Romiguières , appréciait tant la chair délicate des Dargilans, qu’il les avait exterminés, ou peu s’en fallait. C’était un géant...
- Grand comme papa Dialo ?
- ... encore plus grand que Dialo, mais pas aussi noir. » Rires. « Un géant, grand chasseur, grand bâfreur devant l’Eternel, qui possédait cent dogues, cent brutes avides de sang qui n’avaient jamais laissé échapper la moindre proie. Le saint se vit cerné par les cent dogues, les yeux injectés de sang, la gueule dégouttant de longs filaments de bave. Le sire de Romiguières se fraya un passage parmi ses chiens ; il questionna le saint sur qui il était, ce qu’il voulait, d’où il venait, où il allait...
- Seigneur, répondit saint Roch, je ne suis qu’un pauvre médecin qui se rend à Montpellier...
- Et qu’as-tu dans ta besace ? Saint Roch répugnait à mentir ; il ne pouvait non plus livrer le dernier des Dargilans à l’appétit du sire de Romiguières !
- Rien, seigneur, rien d’autre qu’une poignée de châtaignes...
- C’est ce que nous allons voir ! Le sire de Romiguières plongea la main dans la besace ; en voyant cette main velue, les poils du Dargilan, dernier de son espèce, se dressèrent sur son échine. Le sire de Romiguières grogna de douleur ; il lâcha la besace de saisissement. Les dogues se précipitèrent sur le sac, quand en sortirent une bête hérissée de poils aussi piquants que des aiguilles, et dix petits pareillement protégés. Quelques chiens tentèrent de se saisir des bestioles : ils reculèrent bien vite, en gémissant, quelques gouttes de sang perlant au bout de leur museau. Cet homme-là devait être un grand saint pour changer de bêtes châtaignes en châtaignes à pattes : le sire de Romiguières le laissa aller. Le Dargilan hérissé et ses petits essaimèrent de par le monde ; depuis on les appelle...
- Les hérissons !
- Tu la connaissais, hein ? », fit semblant de se fâcher Cayenne.
Greta le pressait de rester coucher ; le vieux, déclinait l’invitation ; il disparaissait dans le ventre de la nuit.
Toujours vêtu à l’identique, hiver comme été, du bonnet de marin en laine, du blouson, du pantalon de jean, le blouson grand ouvert sur le tee-shirt blanc, chaussé de sandalettes ouvertes, Cayenne se hâtait vers la résidence de Dialo et de Greta. Les premières gelées matinales brûlaient les dernières feuilles des arbustes du parc ; le temps était terreux, jusqu’en début d’après-midi ; dans les rues, le vent charriait les feuilles mortes des arbres du boulevard ; les passants supportaient le pardessus : la ville avait l’automne au coeur.
« Virginie, de la visite pour toi ! » Greta s’effaça devant Cayenne. La petite était clouée au lit depuis trois jours par une crise d’asthme. Le médecin de famille, une petite bonne femme avec des cheveux blancs et courts, des lunettes toutes rondes, s’était montré rassurant : « Ce n’est rien : il y a eu beaucoup de changements pour elle, en peu de temps ; c’est sa manière de trouver une place pour chaque chose, pour chacun, dans sa tête. Gardez-la au chaud quelques jours ; après, qu’elle retourne à l’école ! » La perdrix était assise du bout des fesses à côté du lit. « Ça va, petiote ?
- Tu sais, pépé Cayenne, la perdrix, elle s’appelle Nicole ! » Le vieux fixa le plancher !
« Tu me racontes une histoire ?
- Je ne sais pas si c’est bien indiqué, dans ton état...
- Je vais bien, pépé Cayenne : c’est le docteur qui l’a dit !
- Si le docteur l’a dit... T’ai-je déjà raconté l’histoire des Clamouses ?
- Celle qui se passe à la font de Nîmes ?
- Je vois que tu la connais, tant pis !
- Je m’en rappelle pas bien, et Nicole ne la connaît pas...
- Dans ce cas... Figure-toi qu’un jour saint Roch passa par Nîmes...
- En revenant de Montpellier !
- ... C’est ça, en revenant de Montpellier ! On a beau être saint, on en est pas moins homme, on a les mêmes besoins que les autres mortels : dormir, manger...
- ... faire caca, pipi !
- ... faire pipi ! Un jour le saint, se promenant du côté de la font de Nîmes, eut envie de se soulager ; il releva sa robe de bure, il arrosa copieusement un cyprès qui poussait par là ; l’idée plut au chien, qui leva la patte, fit de même. Le saint fut troublé, dans sa méditation, par des rires, des moqueries ; se retournant, il vit des poissons verts qui se mouvaient aussi aisément sur terre que dans l’eau...
- C’étaient les Clamouses !
- ... C’étaient les Clamouses, des poissons qui ne vivaient que là, dans la font de Nîmes, capables de parler, de respirer comme toi et moi, de se déplacer sur le ventre ; des poissons qui raffolaient de se moquer des gens qui pissaient...
- Qui faisaient pipi !
- ... qui faisaient pipi ! Le cadre plaisait au saint, il aimait pisser de concert avec son chien : saint Roch prit coutume de venir chaque soir à la font de Nîmes épancher sa vessie. Un jour, deux jours, trois jours... Au bout d’une semaine le saint, excédé, se retourna brusquement vers les Clamouses ; il dit, tout en les montrant du doigt...
- Et alors vous n’avez pas honte !
- ... Vous n’avez pas honte ? Vous ne manquez pas d’air ! Voilà qui leur coupa le sifflet, ils rougirent violemment ; l’air leur manqua ; ils se traînèrent comme ils purent pour regagner l’eau de la font de Nîmes.... Depuis, les Clamouses sont incapables de parler, ils n’ont jamais repris leur belle couleur verte, ils ne peuvent plus vivre hors de l’eau. On les appelle... » La perdrix leva timidement le doigt : « Les poissons rouges ?
- Qu’est-ce que vous dites ?
- Je ne dis rien, je cacabe : c’est bien connu, la perdrix cacabe, monsieur Cayenne ! »
La neige fondue, brunâtre, maculait la chaussée, les trottoirs ; la lumière des guirlandes électriques dégoulinait des arbres du boulevard, hiustoire d’aider les gens à se rappeler qu’ils devaient s’aimer, une fois l’an. Depuis le début de la semaine, Virginie courait les magasins avec Greta. Les paquets s’entassaient dans l’armoire murale de l’entrée. La petite avait longuement hésité pour le cadeau de Cayenne. La veille, elle était tombée en arrêt devant un bateau, un trois-mâts, qui tenait la moitié de la devanture du marchand. Dialo avait peint avec minutie Cayenne de chaque côté de la coque. Greta cuisinait, Virginie l’aidait. L’ancien viendrait réveillonner à la résidence. Tout était fin prêt pour la fête : le service en porcelaine, en argent et en cristal était soigneusement disposé sur la nappe à fleurs de la table du salon, les bouteilles débouchées, les huîtres disposées dans les plats d’argent... Le téléphone sonna, dans l’entrée ! Dialo revint, le teint gris.
« Qu’est-ce qu’il y a, papa Dialo ?
- C’était Ali, poussin. Cayenne ne viendra pas !
- Il est fâché, demanda la gamine ?
- Non, il est..., il est... parti !
- Il est pas mort, dis, papa Dialo ?
- Si, poussin !
- Qu’est-ce qui s’est passé, demanda Greta ?
- Il a eu un malaise en sortant de la pâtisserie. Ali a appelé le samu ; c’était trop tard !
- Qu’est-ce qu’on peut faire ?
- Rien, c’est Saint-Roch qui s’en occupe... » Saint-Roch, c’était le nom de l’hôpital. Quand il vit le visage ruisselant de larmes de Virginie s’illuminer, Dialo comprit le malentendu. Il ouvrit la bouche... Le Nègre piqua du nez dans son assiette ; il dit de nouveau, en martelant les mots : « C’est saint Roch qui s’en occupe, c’est saint Roch qui s’en occupe ! »
(Fin)
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La passion selon saint Roch (2ème partie)
« Connais-tu l’histoire de saint Roch et de la délégation des chiens ?
- Celle où il y a des gros mots ?
- Tu la connais !
- S’il te plaît, pépé Cayenne, raconte-la-moi.
- Tu n’en préfères pas une autre, une que tu ne connais pas ?
- Non, non, pépé Cayenne, la délégation des chiens !
- Eh bien, petiote, figure-toi qu’un jour saint Roch mourut...
- Toi aussi tu vas mourir, pépé Cayenne ? »
Petit geste agacé de la main ! Le vieux pressa plus fort la petite fille : « Je disais que saint Roch mourut, qu’il se rendit avec son chien - tu sais que ces deux-là étaient inséparables - au paradis. Là, ce fut toute une histoire ! Saint Pierre ne voulait pas laisser entrer le chien :
- Et pourquoi, s’indigna saint Roch ?
- Parce qu’il sent la merde, qu’il en mettrait partout, tiens, répondit saint Pierre !
- Eh bien, puisque c’est comme ça, c’est lui et moi, ou aucun de nous deux !
- Mais ce n’est pas possible : toi, tu es un saint, ta place est parmi nous ; lui, ce n’est qu’un chien !
- C’est comme ça : c’est lui et moi, ou aucun de nous deux !
La querelle s’envenima ; Dieu le Père fut mandé pour trancher le différend entre les deux saints ; il trancha, en faveur de saint Roch :
- Puisque ces deux-là, de leur vivant, étaient inséparables, puisque saint Roch sera dorénavant représenté par les hommes avec son chien, il est juste qu’ils soient unis au paradis comme ils le furent naguère.
Saint Pierre s’inclina ; la pilule était amère ; il en voulait aux chiens ! Le bruit courut sur terre qu’un chien était entré au paradis ; les chiens tinrent assemblée ; ils décidèrent d’envoyer une délégation pour remercier saint Roch de l’honneur qui leur était fait. Ils choisirent trois chiens - de quelles races, je ne saurais le dire - qui s’en furent vers le paradis. Ce fut encore toute une histoire :
- Je ne vous laisserai pas entrer, cria saint Pierre : vous sentez trop la merde !
Les chiens convinrent qu’ils ne sentaient pas bon ; ils revinrent sur terre, la queue entre les pattes :
- Si ce n’est que cela, dirent les autres chiens, on va vous laver !
Voilà les chiens dûment shampouinés renvoyés en délégation, au paradis. Saint Pierre leur rit au nez :
- Eh bien maintenant vous sentez la merde, et le chien mouillé !
Les chiens repartirent, la queue entre les pattes :
- Si ce n’est que cela, dirent les autres chiens, on va vous mettre un bâton d’encens dans le ... derrière - je suis poli ! - il n’y paraîtra plus !
Voici les trois chiens qui reprennent pour la troisième fois le chemin du paradis, un bâton d’encens allumé dans le... derrière ! Saint Pierre, qui avait tout vu de là-haut, envoya à leur rencontre une petite chienne, si jolie, qui frétillait si bien du... derrière, que les trois chiens la suivirent jusqu’en enfer, d’où ils ne ressortirent point... C’est depuis ce temps-là que, lorsqu’un chien rencontre un autre chien, le premier demande au second :
- Es-tu de la délégation ?
- Non, d’ailleurs sens mon cul. Et toi ?
- Sens donc le mien ! »
La petite s’indigna des gros mots, elle rit ; Cayenne la serra plus fort ; puis il la mena coucher.
Cayenne trouva Mariette couchée dans l’escalier, la tête en bas, maculée de vomissure, la jupe relevée sur ses énormes fesses. Il peina pour la remettre debout, pour la soutenir jusqu’à l’étage. Après l’avoir mise au lit, il gagna l’appartement. Virginie le vit grimacer, le teint virer au gris, les yeux se révulser ; une kyrielle de gouttelettes couraient le long des rides. Le nez pincé palpitait comme un coeur ; le vieux happait l’air, par saccades, la bouche grande ouverte, en s’affaissant le long du mur. « Qu’est-ce qu’il y a, pépé Cayenne ? Qu’est-ce qu’il y a ? Tu vas pas mourir, hein, dis ?
- Ce n’est rien, petiote, ça va passer.
- Tu veux que j’appelle le docteur ?
- Non, ne fais pas ça, ça va passer. Ils seraient foutus de t’enlever à moi.
- Qui ça, pépé Cayenne ? » Geste englobant le monde entier. « La perdrix, tous les autres... » La respiration se fit plus aisée. Il s’essuya le visage, grimaça un vilain sourire : « Tu vois, c’est fini ! »
Deux jours plus tard, il recevait la convocation du tribunal !
La porte de cuir cloutée s’ouvrit sur le greffier : « Monsieur Mariani ? Entrez, monsieur le juge Saint-Hubert vous attend ! » Cayenne ôta son bonnet de laine en pénétrant dans le bureau du petit homme chauve, empâté, noir, trapu comme un gros singe. Le singe le regarda droit dans les yeux ; il lui tendit la main par-dessus le bureau. La perdrix se tenait droite sur sa chaise - c’est ainsi que Cayenne avait surnommé l’assistante sociale qui lui avait rendu visite à trois reprises. La bonne femme lui était antipathique !
( Pourquoi tu l’appelles comme ça, avait demandé la petite ? - À cause de ses robes, et puis elle a le même oeil rond, elle se pousse du cou, du bec, d’un côté, de l’autre. Tu veux que je te dise ? Cette femme, elle ne parle pas, elle cacabe ! - Elle quoi ? - Elle cacabe. Je me comprends ! )
Le juge lui présenta un homme jeune, les cheveux longs, noirs, une mèche folle lui voilant sans cesse l’oeil gauche ; le visage et les lunettes d’écaille carrés. Le psychologue !
« Asseyez-vous, monsieur Tonino Mariani !
- On m’appelle Cayenne...
- Vous êtes bien monsieur Tonino Mariani, non ? »
Cayenne poussa un gros soupir ; il s’assit : « Oui, monsieur le juge, je suis Tonino Mariani !
- Vous vous prétendez le grand-père de Virginie Prat ?
- Je suis le grand-père...
- Non, Monsieur Mariani. Arrêtez-moi si je me trompe : vous n’êtes pas le grand-père de la petite Virginie Prat, vous êtes le mari de la grand-mère de la petite Virginie Prat, madame Mariani, née Prat, décédée il y a neuf mois, trois mois avant Solange Prat, la mère de Virginie. Vous n’avez aucun lien de parenté avec l’enfant...
- Je suis le grand-père...
- Aucun lien de sang, monsieur Mariani. Vous n’êtes pas plus le grand-père de Virginie que vous n’étiez le père de Solange Prat ; vous avez épousé votre femme il y a six ans...
- Oui, mais...
- ... et vous n’avez jamais voyagé ! Ah si : deux fois, la première pour vous rendre de Brest à Cayenne - d’où votre surnom - alors que vous aviez vingt ans...
- Dix-sept !
- ... dix-sept ans, et quinze ans plus tard, pour le voyage de retour, à votre sortie du bagne...» Cayenne serra les poings : « Bande de salauds ! » Le juge se leva : de sa démarche chaloupée de grand singe, il fit le tour de la table pour se planter face à Cayenne, rivé à sa chaise : « Vous avez de la chance, Mariani ; mon greffier n’a rien entendu ! Récapitulons, Mariani : vous n’êtes pas le grand-père de Virginie, mais vous l’aimez...
- Comme ma petite fille !
- ... comme votre petite fille. Vous aviez besoin d’elle, elle avait besoin d’un type comme vous : ce sont des choses que nous pouvons entendre ! »
Cayenne soupira : « J’ai pensé qu’il fallait arrêter ça...
- Arrêter quoi ?
- Eh bien, ma femme, qui buvait, Solange qui se piquait, tout ça quoi ! Je pensais qu’il fallait un peu de mâle dans tout ça : Solange n’avait pas de père, Virginie non plus. Il fallait pas que ça continue, que ça recommence. Je pouvais peut-être arrêter ça, épargner la petite, épargner les enfants de la petite, plus tard... » Cayenne sentit la sueur qui perlait sur ses tempes, son souffle devenir rauque. Son coeur battait à toute berzingue. Le juge sourit, le regard dur : « Tu es vieux, Mariani, malade. Tu vas crever : ça se voit comme ton gros nez au milieu de la figure!
- Juste quelques malaises !
- Joue pas au con avec moi, Mariani, ne me mens pas, ne te mens pas, surtout ne lui mens pas, à elle. On joue cartes sur table ? Tu vas crever ; nous on sait que tu aimes l’enfant. Nous ne voulons pas t’arracher Virginie : c’est formidable, ce que tu as fait pour elle, personne d’autre n’aurait pu le faire. On va t’aider à crever la conscience en paix ; toi tu vas nous aider, afin que quelqu’un prenne le relais, pour que tu n’aies pas fait tout ça pour rien, pour que ça s’arrête, toutes ces conneries, comme tu dis...
- Je ne vous comprends pas ! »
Le psychologue écarta le juge : « Nous envisageons une adoption, monsieur Mariani ! Nous vous présenterons le couple que nous avons pressenti ( pour différentes raisons, nous pensons que c’est un bon choix ! ) Ne nous rendez pas la tâche plus difficile qu’elle n’est, d’autant que nous souhaitons, dans l’intérêt de l’enfant, procéder par étapes ; nous comptons sur vous pour que la transition se passe au mieux... »
Cayenne grinça : « Vous croyez que ça se passera bien pour moi ?
- Vous penserez d’abord à l’enfant, monsieur Mariani : vous l’aimez plus que tout, nous n’en avons jamais douté. Vous continurez à jouer votre rôle de grand-père lorsque la petite aura intégré son nouveau foyer. Nous vous garantissons - monsieur le juge Saint-Hubert vous garantit... » Le juge s’inclina ! « ...un droit de visite ; le couple nourricier ne s’y opposera pas... » Cayenne se leva. Il lui tardait de sortir, de respirer l’air frais. Cette putain de douleur lui ravageait la poitrine... « On peut compter sur toi, Mariani ? » Cayenne toisa le singe ; il hocha la tête. Il fit un pas vers la sortie ; le singe le rappela :
« Cayenne ?
- Monsieur le juge ?
- Vous êtes un chic type !
- Et vous, un beau salaud !
- Mon greffier n’a toujours rien entendu ! »
Ils tournèrent un moment autour de l’immeuble résidentiel, avant d’appuyer sur l’Interphone : « Oui ? - C’est Mariani, avec l’enfant ! - Entrez ! »
« Pourquoi on doit aller voir ces gens-là, pépé Cayenne ? » Le vieux pirate pressa le bouton du troisième ; l’ascenseur ronronna. « Tu vois, petiote, je n’ai pas fait que des choses propres dans ma vie, je me sens parfois un peu sale du côté du coeur. Je peux pas partir comme ça. Quand j’arriverai là-haut, s’il y a un en-haut, je voudrais que ce soit saint Roch qui m’ouvre la porte. Je peux pas avoir le coeur sale : saint Roch le saurait tout de suite. S’il me serre contre lui, si son chien...
- Le vieux chien édenté dont les poils rares laissent voir les os...
- Celui-là même ! Si le chien de saint Roch me lèche les mains, c’est que je ne serai pas aussi crasse que ça, du côté du coeur. Il faut que tu m’aides ! » Parvenu sur le pallier du troisième, la porte s’ouvrit sur un Nègre gigantesque, les cheveux gris, avec le blanc des dents qui vous pétait à la figure : « Salut poussin, moi c’est Dialo ; Greta t’attend dans la cuisine... » La femme était grande et belle un rien masculine avec de larges épaules, des cheveux blonds coupés très courts. Le teint rouge, elle embrassa maladroitement la petite. « Bon, ben voilà : on est tous un peu émus. Je propose que l’on passe au salon, boive un petit quelque chose : j’ai du punch pour les grands, proposa Dialo... - Excusez-moi : je ne bois plus depuis quarante ans ! - Et toi poussin ? Tu veux quoi ? Un coca ? Une orangina ? » Virginie accepta un coca bien frais. Ses yeux furetaient partout dans la salle de séjour, véritable déluge de plantes, d’arbustes en bac : « Ça, c’est la passion de Greta, avec le piano... » Tout un pan de mur était occupé par une bibliothèque ; de grandes baies vitrées dominaient la houle de toits bruns... « On a un grand balcon ; d’ici on peut voir le Ventoux, par beau temps ! » Le piano blanc trônait au beau milieu du salon. « Tu pourras apprendre à en jouer, si tu veux ; le punch et le piano, il n’y a rien de mieux quand on a le cafard, à condition de ne pas en abuser : je veux parler du piano, bien sûr ! » Cayenne trouvait le Nègre sympathique ; il souriait malgré lui quand le grand rire du géant pétait dans la pièce. « Et ça ? » Virginie désignait l’écran où évoluaient de bizarres figures géométriques. « Ça ? C’est mon piano à moi. C’est un ordinateur. On peut jouer avec, tu sais. Si tu veux, je t’apprendrai à t’en servir ! - Et ça, c’est qui ? » Sur la télévision, une jeune métisse, dix-sept ans au plus, souriait dans un cadre doré. Le visage vira au gris : « Elle s’appelait Solange ! - Elle est morte ? » Dialo se secoua : « Allez viens, je vais te montrer ta chambre ! - Je veux pas dormir ici ! - Pas ce soir, poussin ; je veux que tu saches que nous t’attendons, que ta chambre est prête ! »
Pendant le repas, Cayenne fit les frais de la conversation. Tout y passa : les jeunes filles mandingues, les grands ports populeux de l’Asie, les confréries de pirates, de voleurs, les montagnes éthérées de l’Amérique du sud, vues de la pampa, le combat des huit condors et de l’aigle royal, les grandes villes d’Amérique du nord, plus dangereuses, plus imprévisibles que les forêts de Papouasie, le désert australien, les lézards qui ressemblaient à de petits dragons dont la morsure était plus redoutable que celle des serpents, les malures zinzinulant dans les oasis, les îles de la Polynésie, les requins mangeurs d’hommes, les colliers de corail, les filles au torse nu vanillé... « Plus tard j’aurai des tétés vanille : c’est pépé Cayenne qui me l’a dit ! » Le vieux toussota, Greta sourit avec indulgence, Dialo rit sans vergogne !
Le Nègre les raccompagna jusque sur le trottoir : « Voilà : maintenant tu sais qu’on existe, qu’on t’attend. On a besoin de toi, poussin. Si tu nous fais le plaisir de venir habiter chez nous, ton pépé Cayenne y sera toujours le bienvenu. Un grand-père c’est bien, c’est bien pour tout le monde ! » Presque timidement : « Ça te dirait de passer le week-end avec nous, poussin ? » Virginie regarda l’ancien : « Je crois qu’ils sont bien ! Pense à saint Roch... » Elle fit oui de la tête ; Dialo la serra contre son énorme poitrail.
(à suivre)
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La passion selon saint Roch (1ère partie)
Une croix, au dessus de la fosse, un nom : Tonino Mariani, 1920 - 1995. Du ciel bleu, du soleil à transpirer à grosses gouttes derrière les pare-brise ; si ce n’est les feuillus squelettiques, les quelques débris froissés qui tremblotent au bout de leurs bras décharnés, on croirait les beaux jours revenus ; dès que l’on sort de voiture, le doute n’est plus de mise : le vent aigre mord les chairs, pique les yeux. Une rafale brusque soulève une jupe marine, un manteau gris, fait scintiller la candeur d’une écharpe de soie. Un chapeau pour femme vague entre les tombes. Une autre tombe, une autre croix, un autre nom : Solange Prat, 1970 - 1994. La petite fille porte une énorme boite recouverte d’un papier cadeau. Ils sont une poignée : Dialo, Greta, le juge Saint-Hubert, la perdrix, Ali, Mariette plus bouffie que jamais. La fillette déchire le papier cadeau, elle ouvre la boite en carton ; elle dépose le trois-mâts sur la caisse. Les croque-morts regardent le couple : le Nègre et la femme approuvent. La caisse descend lentement, avec le trois-mâts. Dialo avance timidement, il remercie Cayenne. La perdrix se mouche. Le juge Saint-Hubert sourit, comme quelqu’un qui a réussi une grosse blague. Chacun y va de sa fleur, de sa poignée de terre. On se détourne, on retourne à sa vie, à la vie. Ils ne se reverront plus. Les croque-morts se chargeront du reste. Le reste... Un chien hurle à la mort !
« On prendra un petit chien, dis, papa Dialo ? »
Un an plus tôt ! L’horloge en Formica distillait les secondes, goutte à goutte, goutte à goutte, goutte à goutte... L’arbre de Noël semait ses aiguilles sur le parquet sale ; Virginie ne regardait rien, ni personne. La gamine avait le même regard que sa mère. Mariette accrocha un ventre énorme, difforme sous de tout petits seins, un visage mafflu, gras, affublé d’un double menton. C’était elle, ça, dans le miroir ? Foutue vie ! Elle piqua du nez vers son chemisier, repassa mécanique¬ment. Il avait été convenu avec l’assistante sociale qu’elle accompagnerait la fillette. Virginie préférerait que Mariette s’occupât d’elle ; la grosse savait qu’on ne lui confierait pas la gamine ; elle n’était qu’une voisine, la voisine de Solange, une amie peut-être, elle n’en était pas sûre : Solange n’aimait personne, à part ses petits copains toxicos. Et Virginie. Mariette avait le R.M.I. pour vivre, pour boire, un homme en centrale. On lui préférerait un couple aisé, établi, uni, sans enfants, sans casier judiciaire, sans problèmes financiers ; à moins que la famille de Virginie ne se manifestât. C’était mieux ainsi : cette enfant au regard mort la mettait mal à l’aise ! « C’est l’heure, je crois ! » Le regard hébété se porta sur la grosse : « Je veux pas, je veux rester avec toi. » Mariette passa le chemisier, jeta un manteau sur ses épaules ; elle soupira : « Il faut y aller, on peut pas la laisser partir comme ça, comme une chienne. C’est ta mère, après tout... »
La maison de Mariette et de Solange dominait toutes les autres ; plus large que haute, elle regroupait deux appartements. Ailleurs, elle eût été minable ; au milieu des maisons de poupées décaties de la ruelle, elle faisait sérieuse ; que le temps fût au gris, elle devenait sévère. Le ciel dépoli ternissait les maisons basses, un rien ventrues : un rez-de-chaussée, un étage, rarement une grille masquant une courette humide ; loin des tours, des damiers, des rectangles de béton blême des écarts, en retrait des pavés d’immeubles qui suintaient le fric, le triste, le gris, des boulevards, l’humidité crevait les crépis ocre, jaune, rouge, mauve, passés. Le cul-de-sac était à peine assez large pour le passage d’une voiture. Le vent suri le prenait en enfilade, les papiers journaux torchaient sur toute la longueur le caniveau central. Il fallait se garder constamment des crottes de chiens, innombrables, éviter de respirer trop fort l’odeur de mucor, de pisse de chat, permanente. Pas de trottoir ; quelques bornes, par-ci par-là. La grosse et la fillette marchaient sans parler, de chaque côté du caniveau. La ruelle était quasi déserte. Un vieux chien efflanqué, l’oeil torve, rasait les murs, la queue entre les pattes. Pas un chat, pas une vieille, aucun curieux. Quasi déserte, mais pas silencieuse : le ventre de la ville, passé le coude qui cassait la perspective de la ruelle, grondait en sourdine. Le boulevard brassait les voitures, dans un sens, dans l’autre. Le cimetière catholique était à quelques pas. D’un côté du trafic, les commerces, marchands de fleurs ou d’ornements funéraires ; du plastique, du marbre pour les morts. De l’autre, les micocouliers, un grand mur, le repos éternel. Derrière l’enceinte grise, on devinait le bout d’une croix de pierre, la flèche d’une chapelle, les moulures d’un caveau. La grosse vit la porte monumentale, large comme un immeuble, avec sa double porterie de chaque côté de la voûte. Les morts pouvaient dormir tranquilles ! Garée sous les micocouliers, la voiture grise et mauve attendait Virginie. Quelques toxicos, l’assistante sociale qui venait de temps en temps visiter Solange, le commissaire de police... Une cascade de cheveux blancs jaillissant drus d’un bonnet de marin en laine, un gros nez, des yeux noirs se mouvant sans cesse entre deux gros buissons gris et deux poches énormes et grises, une capillarité de rides emmêlées parties des tempes, des joues, convergeant vers les yeux noirs, mobiles, deux entailles profondes de chaque côté de la bouche, une cinquième fossette lui fendant le menton : le vieil homme était nonchalamment adossé à une vieille citroën. Vêtu d’un blouson, d’un pantalon de jean, le blouson grand ouvert sur un tee-shirt blanc, chaussé de sandalettes ouvertes malgré le froid à vous cailler le sang, avec ses cheveux blancs, ses fossettes, ses yeux comme des méduses sombres se défiant l’une l’autre de chaque côté de son gros nez : il avait l’air d’un pirate !
La cérémonie fut expédiée : pas de service religieux ; pas d’homélie ! Les toxicos jetèrent quelques fleurs, une poignée de terre sur la caisse, avant de s’éloigner, sans émotion apparente, parmi les tombes mornes. Mariette, mal à l’aise, se retourna : le pirate regardait la petite, Virginie fixait le vieux. Il s’avança, prit la main de la fillette dans sa grosse paluche calleuse : « Allez, petiote, on se casse ; je suis ton grand-père : appelle-moi pépé Cayenne ! »
Une grosse femme engoncée dans une blouse rose ridicule, avec une grosse motte de cheveux noirs, graisseuse, s’extrayait de sa cage. La concierge ! Les enfants sortirent ; la cour s’épancha en cris, en rires. Virginie passa le seuil la dernière, ses grands yeux balayèrent le groupe des mamans ; ils s’allumèrent en discernant la toison blanche de l’ancien crevant le bonnet de laine. La grosse paluche se referma sur la menotte : « Ça va, petiote ? - Ça va ! On va goûter, pépé Cayenne ? Chez Ali ? » Le vieux cligna de l’oeil. Tous les jours ces deux-là faisaient un détour par la gare. Sous les arcades de la voie ferrée, les néons mauves de la pâtisserie tunisienne d’Ali bégayaient, jour et nuit ; l’Arabe souriait, derrière la vitre sale. Un train passerait, la vitre tremblerait ; ils goûteraient ; Cayenne et Virginie regagneraient le logement de Solange. Cayenne s’occupait de tout : de la cuisine, du ménage, de la lessive, du repassage, des devoirs de la petite ; il tournaillait, souriant, prévenant, complice. Il avait jeté les vieilles seringues, les bâtons d’encens, l’armoire à pharmacie. La vieille télé noir et blanc qui sautait et grésillait avait été remplacée par une télé neuve, couleur, pour Virginie. Cayenne détestait la cage à images : « On met pas la vie en boite, ça tue les rêves ! » Deux lourdes malles avaient trouvé dans l’autre chambre ; les jeans, les tee-shirts, avaient remplacé sur les étagères les oripeaux cradingues de Solange. Il n’avait rien changé à la chambre de la petite. Il avait repeint la cuisine, tapissé la salle de séjour, réparé la fuite des toilettes, posé des rideaux, récuré, décrassé. La petite fille adorait le vieux forban tombé du ciel. Le mercredi ils se promenaient des heures et des heures durant. Le vieux lisait : des brochures, des livres, tout ce qui lui tombait sous la main. Il racontait l’histoire de cette ville qui avait vu naître Virginie. Le week-end, pendant les vacances scolaires, ils partaient à l’aventure, avec la vieille citroën qui n’avait plus que les sièges avant, à l’arrière de laquelle ils dormaient. Le vieux bichonnait la voiture, il changeait ceci ou cela ; le soir il contait à la fillette ses voyages. Il disait les jeunes filles mandingues , cette façon qu’elles avaient de sourire, de marcher, de danser, comme quoi il leur parlait en malinké ; il disait les grands ports populeux de l’Asie, les petites boutiques, les marchands ambulants, les confréries de pirates, de voleurs ; il disait les montagnes éthérées de l’Amérique du sud, vues de la pampa, comme quoi, un soir, dans le ciel devenu safran, il avait vu huit condors affronter un aigle royal, comme quoi ce dernier avait triomphé, l’un après l’autre, des huit charognards ; il disait les grandes villes d’Amérique du nord, comme quoi elles étaient plus dangereuses, plus imprévisibles que les forêts de Papouasie ; il disait les rêves qu’il avait eus dans le désert australien, les serpents qu’il y avait rencontrés, les lézards qui ressemblaient à de petits dragons, leur morsure plus redoutable que celle des serpents, les malures qui zinzinulaient dans les oasis ; il disait les îles de la Polynésie, les requins mangeurs d’hommes, les colliers de corail que des filles au torse nu vanillé lui avaient offerts. « Moi aussi, j’aurai des tétés vanille, pépé Cayenne ?
- Vanille, ou citron, ou orange : tu auras des tétés ; tu as bien le temps d’y penser, tu sais !
- Je veux des tétés vanille !
- Tu auras des tétés vanille ! »
Il avait les mêmes mines gourmandes pour conter la recette exotique d’un plat de Chine du sud que pour décrire la plastique des danseuses de l’archipel des anambas, au large de la Malaisie. Il voguait ainsi, d’un continent à l’autre, à son gré, des heures et des heures durant. Virginie s’endormait contre son épaule, la tête pleine du son des tam-tams, le goût des épices à fleur de lèvres. Il lui lisait de petits livres pour enfants : il en avait une pleine provision dans un bac de plastique rouge. Cayenne avait le don de dire les choses : le temps qui passe, ses changements imperceptibles, les odeurs, les couleurs, l’arbre qui bourgeonne, la fleur qui crève la pelouse, le vol et le chant des oiseaux qui investissent le ciel, le sens qu’il leur prêtait. Le bonheur ressemblait à un arbre aux couleurs changeantes, de la pointe du jour jusqu’à nuit faite ; un homme capable de coller son oreille contre le tronc rugueux afin d’entendre l’arbre respirer, celui-là pressentirait le sens même de l’univers. Là s’offrait la porte de la sagesse ; de cet espoir-là, de ce cadeau-là, la plupart des hommes se révélaient indignes. Virginie ne comprenait pas, elle souriait ; elle rêvait que le père Noël ressemblait à ce pirate-là avec ces histoires d’arbres qui parlent, de villes plus redoutables que des jungles, de ports, de pampas. Le père Noël, ou saint Roch...
Un jour où, après avoir mangé son chocolat, la petite faisait la moue devant le quignon de pain, le vieux lui avait dit : « Il faut savoir se contenter de la poignée de saint Roch... » Virginie avait ouvert de grands yeux. « Tu vois, petiote, saint Roch était médecin. Il était aussi pieux qu’il était bon médecin. Un jour, le saint se sentit une grosseur à l’aine : c’était le bubon de la peste ! Il se retira dans une grotte, pour ne point contaminer les hommes... Saint Roch vit s’approcher un vieux chien édenté dont le poil rare laissait voir les côtes ; l’animal tenait dans sa gueule un mauvais morceau de pain, que l’homme dévora ; il en fut ainsi plusieurs jours durant, jusqu’à ce que le bubon eût disparut ! Le saint et le chien ne se quittèrent plus !
Quelques mois plus tard, alors qu’il marchait parmi les champs de blé roux, saint Roch vit une dame de grande beauté qui regardait, l’air courroucé, les champs à moissonner. C’était la sainte Vierge ! En ce temps-là les tiges de blé croulaient sur toute leur hauteur de grains dorés ; en ce temps-là aussi, les hommes gaspillaient le pain : ils refusaient d’en faire bénéficier les pauvres parmi les plus pauvres, préférant le jeter. Marie en était scandalisée ; elle avait décidé que les tiges de blé ne porteraient plus le moindre grain ; le saint referma le poing sur le haut de la tige ; il dit à la Vierge :
- douce dame, ne me laisseras-tu point cette poignée-là pour nourrir mon chien ?
La Vierge Marie se laissa attendrir ; c’est depuis ce temps-là que les tiges de blé n’ont de grains qu’au sommet, là où la main de saint Roch s’est refermée... »
Cayenne caressa les cheveux de la petite qui, rêveuse, mangeait le pain !
Mariette avait plutôt bien accepté la venue de Cayenne. Elle l’avait aidé à monter les malles. Elle s’était proposée pour les courses, ou la cuisine, ou le ménage. Cayenne refusait. Le jour où elle trouva dans la poubelle les gâteaux qu’elle leur avait préparés, elle sut qu’elle était évincée ; elle prit ces deux-là en aversion. En croisant le vieux dans l’escalier, le visage mafflu se violaçait, la grosse était prise de tremblements, les yeux rouges saillaient des paupières œdémateuses, mauves.
Avec les beaux jours, les balades en citroën étaient devenues quotidiennes. La vieille guimbarde s’ébranlait pour les Alpes ; Cayenne et Virginie s’installaient dans un chemin creux, tout à côté d’un pâturage ; les journées coulaient paisibles, au son des clarines, sous le regard indifférent des vaches. Ils partaient pour la mer ; ils dormaient sur la plage, à même le sable. Cayenne n’aimait pas les campings, ni les restaurants. C’était à la bonne fortune du pot et de la belle étoile. D’autres jours encore, ils poussaient plus loin leur découverte de la cité, de ses environs. Cayenne avait découvert un boqueteau qui dissimulait les vestiges d’un oppidum. Ils y restaient assis côte à côte toute une demi-journée. Le vol criard d’une mouette égarée au-dessus des vignes écorchait les oreilles ; un rapace à l’affût brassait un courant contraire plusieurs heures durant, avant de fondre sur une couleuvrette, un lapereau, un moineau. Le soir venant, le ciel noyait la terre ; les dernières vagues grises de garrigue mouraient vers la petite Camargue, au-delà des villages résidentiels, des vignes, des châteaux d’eau. Ils gagnaient le centre ville, s’asseyaient à la terrasse d’un bistrot, regardaient les touristes, par vagues, par cars, en famille, se répandre sur le boulevard. À nuit tombée, ils regagnaient le cul-de-sac ; Cayenne tirait une chaise devant la porte, il basculait le dossier contre le mur ; en équilibre sur les deux pieds arrière, la petite sur les genoux, il racontait...
à suivre
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