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j'adore le conter, les enfants sont ravis de reprendre en cœur, pauvre ... il était tout mouillé, il avait
Par Anonyme, le 20.12.2021
merci infiniment pour ce magnifique conte
Par Anonyme, le 30.11.2021
superbe
Par Anonyme, le 21.05.2021
du génie
Par Anonyme, le 09.05.2021
excellent
Par Mohand, le 10.04.2021
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Date de création : 28.10.2008
Dernière mise à jour :
19.01.2024
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Jean-Claude RENOUX
nimausus@orange.fr
25, rue de l'Aspic
30000 Nîmes
Tel 0466214265
La noix-Babou, ou quand partons-nous pour le bonheur, 1ère partie
La sueur traçait entre ses omoplates, baigner ses reins, inonder ses fesses ; le sel dans ses yeux brouillait sa vue ; la souffrance durcissait les muscles de ses cuisses, de ses mollets.. Dans les pins environnants la montée du grand transformateur, les pies s'insultaient d'un arbre à l'autre. Un éclair roux coupa le bitume : l'écureuil fit une pause dans un cyprès ; un petit coup d'oeil à droite, un petit coup d'oeil à gauche, il bondit sur l'arbre suivant ; d'arbre en arbre il disparut au regard de l'homme. Avant même de voir les cours, on entendait le jappement régulier des raquettes, le répons mat des balles. En contrebas, dans un univers de cendrée rouge bornée de grillage vert, de petits hommes blancs vêtus à l'identique ballaient et suaient en couples. Lui, il aimait l'effort violent, solitaire ; son meilleur adversaire, son meilleur partenaire, c'était lui-même. Quatre jeunes revenaient du vieux moulin désaffecté, des Maghrébins de la Cité. À la mine de mépris qu'ils allongèrent, il sut, une fois de plus, qu'il n'était plus des leurs. La révolte s'imposa, massive, broyant les tripes, nouant la gorge ; son coeur battit plus fort. Il se reprit, vite, se dit que ces quatre-là n'en valaient pas la peine, qu'il était trop tard... Au départ il pensait pouvoir quelque chose pour des gamins comme ceux-là... Les ans passant, le découragement, la routine, la sécurité avaient remplacé l'enthousiasme, la foi ; à cent mètres de chez lui, des gamins qui ressemblaient à l'enfant qu'il fut se shootaient, un jour, pour voir ; ils fauchaient des voitures, des autoradios, par jeu, pour faire partie de la bande ; ils se prostituaient pour de la dope, le dernier C.D. de Madona ou un blouson Chevignon semblable à celui des copains... La petite vieille en mauve sentait la violette ; elle trottinait, au pas de son caniche ; en voyant l’Arabe, elle prit le chien dans les bras, jetant des regards éperdus autour d’elle ; il courut plus vite ; une fathma promenait sa progéniture, par ordre décroissant ; celle-là lui sourit ; il lui en voulut, tout autant qu'à la vieille au caniche !
Le transformateur marquait de sa laideur la cime de la pi¬nède ! La vue plongeait loin, clair : à l'ouest, les grands blocs géométriques, blets, de la Cité ; à l'est, le fatras pentu, bon enfant, des toits de la Ville, les vieilles tuiles s'empourprant au soleil couchant ; de l'un à l'autre, la longue artère moirée de la voix ferrée, sur des kilomètres d'arcades, vomissant régulièrement le bruit, la crasse, sur des kilomètres d'immeubles noirs, de hangars désaffectés ; sous les kilomètres d'arcades, le long boyau du boulevard char¬riait des kilomètres d'insectes métalliques que la Ville aspirait, déglutissait, recrachait ; elle en recrachait autant qu'elle en avalait ; le long cortège repartait en sens inverse, vers la zone industrielle et Montpellier ; à la rocade, le flot affourchait, une partie du trafic se déroutait sur la Cité ; au loin, à perte de vue, les grands à-plats de garrigue, de rocailles grises des ubacs, les adrets peignés de vignes ; partout, le grand corps morcelé des villages résidentiels, les os de leur château d'eau pointant piteusement ; plus loin, le lent ballonnement mauve des collines qui se languissaient vers la Camargue sous un ciel de sanguine... À mi-chemin de la rocade et de la Cité : l'îlot Vilard, et la Vilarde émergeant derrière la palissade.
La bâtisse avait échappé à la fringale glaiseuse des pelleteuses, grandes bâfreuses de garrigue, de caillasse ; la Cité s'était étendue vers le nord-est, délaissant l'axe que constituait la voix ferrée et le boulevard... Rachid traça vers la Vilarde, à grandes foulées rageuses, douloureuses ! Le portillon de planches crevait la palissade : un double perron permettait d'accéder à la cage d'escalier vitrée, ex¬térieure au corps d'un bâtiment de briques couronné d'une balustrade ; la cage d'escalier desservait deux étages, un rez-de-chaussée ; à chacun des paliers, deux portes, deux appartements. La Vilarde avait eu un parc ; la rocade, les aménagements annexes de la Cité l'avaient réduite à un triangle nu, laid, de briques cassées, de fûts rouillés, de sommiers défoncés, de matelas crevés, recuits de pisse, de bouteilles brisées, et de chats... de chats... de chats qui pissaient ; la clientèle de boutiquiers, de rentiers, avait gagné les pavillons des lotissements du nord, les villages résidentiels du sud. On avait construit, à droite un garage (quatre poutres de béton formant pyramide, tendues de plexiglas aggloméré), à gauche une usine d'électronique en tôle colorée, qui ressemblait à un emballage de jeu mécano : il y eut, à droite, beaucoup de bruit, d'appels, quelques allées et venues, à gauche une quarantaine de smicards en tailleurs ou costumes trois pièces qui se composaient des airs affairés. La fermeture du garage et de l'usine avait enlaidi un peu plus l'îlot Vilard, comme on nommait le triangle expiatoire ; la municipalité jugea plus opportun, moins onéreux, de raser l'un et l'autre, et dressa tout autour du dépotoir une palissade : ce qui n'empêchait pas que l’on continuât d'y déverser les briques, les fûts, les sommiers, les matelas pisseux, la nuit, à l'aveuglette...
Il pousserait bientôt la porte de son appartement ; il s'abandonnerait au fouet de la douche... La vieille aux chats guettait sur le pas de sa porte, avec sa gueule de traviole, sa patte folle, son bras inerte. Elle lâcha sa canne pour l'agripper de sa main valide par le short. Il refusa de l'entendre mâchouiller des mots graillants au sujet de ses chats : il se dégagea, manquant la renverser. L'eau froide le fit suffoquer. Les muscles noués se détendaient, tressautaient. La sonnette résonna dans le vestibule... Sans doute la folle aux chats qui venait se plaindre de la disparition d'un matou... « Et merde... » Il se ceignit la taille d'une serviette, se dirigea vers l'entrée...
Le papier bleu était glissé sous la porte !
La vieille continuait de sonner. Dans le cadre de la réhabilitation de l'îlot Vilard, la municipalité avait autorisé la construction d'un complexe commercial... Il serait relogé ; il choisirait entre trois appartements de la cité voisine... Il en allait de l'intérêt public ; il ne perdrait rien au change : le gérant examinerait les désagréments et nuisances annexes et secondaires qui pourraient en découler... La serviette éponge avait glissé de ses reins. Il posa la lettre sur une chaise, s'appuya au mur... Le passé, cette grosse chose laide, avec une croix tatouée au milieu du front, drapée dans un drap informe, grande dévoreuse d'enfants braillards, tyranniques, l'avait rattrapé. La main de la chose sur sa nuque se voulait caressante, insinuant en lui un grand lait froid, une coulée de mort... La Cité ! Il sortait d'une cité en tout point semblable à celle qu'on lui proposait comme une terre promise : le bruit des mobylettes jusqu'à onze heures du soir ; le chien qui pisse, qui clabaude de minuit à une heure ; les voisins du dessus qui baisent à l'endurance, chaque nuit, de deux à trois, le sommier qui grince ; la musique des Arabes du rez-de-chaussée, bonne heure matin, qui tente de couvrir celle des Gitans du quatrième... Ici au moins chacun vit sa vie sans emmerder le monde... La vieille folle s'acharnait sur la sonnette ! Le jeune homme tremblait en évoquant la chose au drap dévoreuse d'enfants braillards ; aucun exercice respiratoire ne lui permettait d'endiguer la violence de ses émotions. Il ouvrit à la vieille !
Dans les petits yeux gris de madame Reine, des larmes brillaient, qui renonçaient à s'écouler ; sa vieille bouche tordue tremblotait, un mince filet de bave pendouillait sans tomber : « Monsieur Rachid, grailla-t-elle, ils veulent m'envoyer dans une maison de retraite, monsieur Rachid ; mes chats, monsieur Rachid, mes chats ! » Babou se tenait sur le pas de la porte en face, vêtu comme à l'ordinaire, d'un vaste boubou immacu¬lé, parfilé de fil d'or à motifs africains qui lui venait jusqu'à mi-cuisse, d'un sarruel blanc, de fines sandales de cuir tressé, d'une calotte qui ressemblait à un gâteau à la crème sur ses cheveux gris, crépus. Autour de son cou, la flopée de grigris, de sachets magiques, qu'il vendait à la sauvette. Il tenait le même pa¬pier bleu que la folle aux chats ; il souriait : deux rangées d'os larges, espacés, jaunâtres, entre des lèvres énormes, mauves ; son teint était gris ; la tristesse, le désarroi, vaguaient tour à tour dans ses yeux. « Du calme, madame Reine, dit Rachid... Moi aussi je vais devoir partir. Qu'est-ce que vous croyez ? Je n'ai pas envie d'aller habiter dans une H.L.M. ! Après tout, rien ne dit qu'on ne prendra pas vos chats, dans votre maison de retraite ! » La haine flamba dans le regard de la vieille : « La retraite, vous ne savez pas ce que c’est que la retraite... Vous en connaissez beaucoup des maisons de retraite, comme ils disent, où on accepte les chats ? Et les souvenirs, les rêves, vous croyez qu'ils supportent le déplacement, les souvenirs, les rêves ? J'en ai tellement, des souvenirs, des rêves, qu'il leur a fallu des années pour se nicher dans chaque recoin de mon appartement... Je préfère mourir, monsieur Rachid !
- Qui vous parle de mourir, madame Reine ?
- Moi ! » Jean-Thierry levait avec difficulté chacune de ses jambes, chacune des marches faisait grincer son masque de vieillard de vingt-cinq ans ; son front, ses joues, étaient marbrés de larges taches brunes, la bouche édentée n'était plus qu'une phlyctène infecte, la paille parsemait son crâne, par touffes inégales ! « Moi, je vais crever ; je veux crever ici ! Moi aussi j'ai des souvenirs qui ne supporteront pas l'odeur de l'hôpital ! » La pitié écoeura Rachid : les pédés le mettaient mal à l'aise.
« On ne peut rien y faire !
- Si, on peut faire quelque chose », grailla madame Reine. « Il faut se battre. Demandez à Antoine...
- Je suis fatigué, madame Reine... » La lourde silhouette s'encadra dans la cage d'escalier. L'homme avait vieilli, un pli amer assombrissait la bouche, il ne se rasait plus, il portait des pantoufles informes... « Je voudrais rester, je voudrais me battre : ça ne sert à rien, ils sont les plus forts !
- C'est vous qui dites ça, Antoine, s'indigna madame Reine !
- Antoine en a marre, madame Reine, Antoine est seul : je n'ai plus de boulot, plus de femme, plus d'enfants... Je ne suis pas un homme de fer, je ne suis pas un homme de marbre, je ne suis pas un homme de paille : je suis un pauvre type, semblable à des milliers d’autres pauvres types, un pauvre type grillé partout, madame Reine, qui a perdu ses illusions, un pauvre type qui ne trouvera plus ni boulot, ni femme, ni enfants... J'ai cinquante ans, madame Reine ; j'en ai marre d'en prendre toujours plein la gueule. Je n'ai plus que des livres, madame Reine, qui ne me font plus rêver ! Vous me voyez, moi, dans un foyer social, comme ils disent, emmener ma serviette pour manger au réfectoire, regardant des matchs de foot à la télé, fermant le cadenas de mon armoire murale chaque fois que je quitterai ma chambre ? Mais j'en ai marre de ne jamais gagner !
- Qu'est-ce qu'elle nous emmerde la vieille pédago avec ses chats qui pissent partout ? Parce qu'elle croit que ça me fait plaisir, à moi, de traîner mon vieux cul à l'hospice ? » Mademoiselle Myosotis ne se donnait plus la peine de paraître ce qu'elle n’était plus : c'était une vieille femme, laide, malgré les yeux bleus qui lui avaient valu son surnom et ses nombreux clients ; une vieille vêtue d’une robe, d’un manteau de fourrure, de chaussures bleus, du même bleu que les cheveux et que les yeux. Elle qui affectait de sourire, de marcher en tortillant son vieux cul, venait de jeter l'éponge. Elle s'appuya au mur pour monter ; les douleurs qui lui éclataient le ventre la rendaient hideuse... « Je sais bien ce que vous pensez : je ne suis qu'une vieille pute. Ici, personne ne me disait jamais rien, j'avais la paix. Là-bas, j'aurai toute la journée sur le cul des aides-soignantes mal baisées ou ménopausées qui me feront la morale, qui voudront m'apprendre à pisser dans un seau, à tricoter des layettes ! Dans un mois, je me chierai dessus ; dans deux, je ne lèverai plus mon cul du lit ; dans trois je serai crevée ! » De grosses larmes teignaient de bleu les joues bistres, souillant le double menton avant de maculer le plancher.
Rachid écarta les bras: « Chacun de nous a de bonnes raisons de vouloir rester ici ; partout les gens ont leurs emmerdes, ils se foutent des nôtres ; je suis d'accord avec Antoine : on va se casser la gueule !
- Mais vous êtes jeune, vous, grailla madame Reine, vous pouvez vous battre, pour le panache !
- Jeune, et flic, et Arabe... J'ai besoin de garder mon job, d'y croire, de croire en l'ordre, la Loi...
- Ah oui ? C'est toi qui dis ça ; toi qui te balades à poil dans le couloir », grinça Antoine. Rachid prit conscience de sa nudité ; il frissonna !
« Quelqu'un s'imaginerait-il ici que j'ai quelque envie que ce soit d'être hébergé dans un foyer pour immigrés ? » On avait oublié Babou ; les regards convergèrent vers lui. « Vous voulez bien m’écouter ; vous voulez bien entrer chez moi ? » Il les fit asseoir en cercle sur des poufs de cuir ouvragé : « Je sais ce que vous pensez de moi : je suis un charlatan, qui parle - d'ordinaire - petit-nègre, un vendeur de grigris pour impuissants, hystériques et ménopausées, un gigolo pour blanches en mal d'exotisme... Pourtant, croyez-moi, j'ai là quelque chose qui pourrait nous permettre de réussir notre sortie ! » Il tira une noix d'une poche de sa tunique ; il la posa devant lui : « C'est tout ce qui me reste de mon village. Si je l'ouvre, aucun de nous n'ira où il n'a pas envie d'aller !
- Que nous faudrait-il faire, grailla madame Reine ?
- Y croire, une dernière fois, offrir le meilleur de nos rêves à la noix ! » Le Noir ouvrit la noix ; un halo bleu en émana, nimba la pièce !
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Jean-Claude RENOUX
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La noix-Babou, 2ème partie
Madame Reine terrait à la Vilarde la terreur qu'elle inspirait aux enfants, avec sa gueule de traviole, sa patte folle, son bras inerte ; un jour, l’un d’entre eux s'était sauvé, en pleurant, en l'appelant sorcière ; elle avait dé¬cidé d'aimer les chats ! La vieille institutrice songea très fort à l'époque où vivait monsieur Reine, enseignant, comme elle, quarante ans durant. Monsieur Reine était mort ; on l'avait mise à la retraite, d'office ; elle avait eu une attaque !
Elle se rêva jeune, belle, la poitrine opulente, riant de toutes ses dents, serrant contre elle un énorme bouquet de fleurs de ses bras charnus, bien campée sur ses jambes robustes ; elle se vit faisant l'amour, avec les mêmes appétits, les mêmes audaces qui lui venait en ce temps-là ; elle sourit à la maison pastel, aux gigantesques plates-bandes multicolores qui croissaient devant, jusqu'à hauteur des volets verts ; elle caressa chacun des quarante enfants jouant dans la cour, pleine de jouets, de chats... « Mes chats... » Madame Reine tendit sa main valide ; la main cireuse de Jean-Thierry pressa la sienne ; la lumière bleue se fit plus vive !
Une barque mauve dodelinait entre deux averses de saules pleureurs ; la mère de Jean-Thierry souriait à la poupe, en faisant tourner une ombrelle de sa main blanche où brillait la pierre verte qu'il lui avait offerte ; Pierre-André caressait les poignets du jeune homme, alors qu'il tentait de ramer ; tous les amis disparus, groupés sur la berge, les saluaient, en leur jetant des pétales, en chantant Imagine. « Maman... » La lumière bleue se fit plus vive encore !
Antoine songea à ses livres, rangés sur les étagères de chacune des pièces de l'appartement ; des livres emplis de choses, d'idées mortes ; des livres dont son regard se détournait, à peine ouverts ; des livres qui lui tombaient des mains, qu'il ne pouvait se décider à jeter, à brûler... Des livres dont personne ne voulait plus ! Il se rêva jeune, parlant bas d'amour, de communisme, à sa femme, en massant ses cheveux ; il sourit à ses enfants ; il prit leur menotte dans ses grosses pognes de travailleur ; il les mena au cinéma, ils goûtèrent en ville... Il songea aux autres, tous les autres : le Parti, le syndicat, les patrons... « C'est pas pour gagner, hein, c'est pour les emmerder, tous, autant qu'ils sont ! » Il prit la main atrophiée de l'institutrice dans sa grosse paluche ; la lumière bleue se fit plus vive encore !
Mademoiselle Myosotis se concentra sur les douleurs qui lui déchiraient le ventre, son ventre pourri par le commerce des hommes. Elle haït la vieille pute qu'elle était devenue, elle, la plus belle fille de Sète qui s’enfuit un jour avec le beau Mimile, pour trois mois plus tard hériter d'un carré de trottoir ; elle se rêva jeune, fraîche, saine, la tête sur l'épaule de Mimile, un rayon de soleil dansant dans ses cheveux couleur de blé d'été ; ce qui remuait dans son ventre, ce n'étaient pas ces douleurs sordides qui faisaient de sa vie un supplice, c’était la promesse d'un enfant... « Mon cul », rugit-elle ! Elle referma sa main sur celle d'Antoine, attendit le bon vouloir de Rachid ; la lumière bleue se fit plus vive encore !
L'Arabe hésitait ! Il voyait son père, engagé par contrainte dans l'armée française, qui restait des heures et des heures durant sur son banc, de¬vant la maison préfabriquée de la cité d'urgence où on parquait les harkis à leur venue d'Algérie ; les yeux fixes du vieux étaient du même bleu que les montagnes de Kabylie. Il vit sa mère, difforme à force de grossesses, serrée dans un horrible châle bariolé, la croix saharienne tatouée sur le front, les cheveux et les mains teints de henné... Il vit ses frères, ses soeurs, qui grouillaient dans les deux pièces de l'habitation. Il vit d'autres appartements de la Cité voisine, d'autres gamins qui ressemblaient à l'enfant qu'il fut, qui se piquaient dans les caves, fauchaient des bagnoles, des autoradios, se prostituaient pour de la dope, pour le dernier C.D. de Madona, de Prince ou de Mickaël Jackson, pour le même blouson Chevignon que les copains ; des gamins pour qui il ne pouvait rien ! « Et merde... » Il mit sa main dans celle de mademoiselle Myosotis, tendit l'autre main au Nègre
La lumière sourdit par les fenêtres de la Vilarde, elle s'extravasa jusqu'à illuminer l'îlot Vilard derrière la palissade... Babou revit son village, les vieux sous l'arbre à palabres, les gosses qui cou¬raient cul nu entre les cases, les femmes qui chantaient, riaient, en pilant le mil, leurs seins libres tressautant en mesure... Lui, il avait fait des études, il était médecin, il portait des sous-vêtements, il croyait en la science, en l’avenir, en l'humanisme... L'ethnie d'à côté avait franchi le fleuve, détruit le village, d'autres villages, tuant les vieux discourant sous l'arbre à palabres, mutilant les gosses vaguant cul nu entre les cases, violant les femmes aux seins d’ébène pilant le mil... « Inch Allah ! » Il referma la main sur celle de Rachid, sur celle que Jean-Thierry lui tendait.
Dans la cité voisine, les locataires atterrés regardaient les vitres crépiter ; la lumière bleue fusait vers le ciel, du côté de la rocade. Trois jours durant, des troupeaux invisibles barrirent, martelèrent le bitume, mêlant leur galop au froissement d’ailes de milliers d'oiseaux, si nombreux qu'ils devaient masquer le ciel, couvrant les chants, les rires, les danses, les gémissements d’amour ; cent tam-tams s’appelaient, se ré¬pondaient de la Ville à la Cité, de la Camargue aux Cévennes ; des feulements, des stridulations, des clabaudages hantaient les couloirs des immeubles ; trois jours durant, la colonne lumineuse s'éleva de la Vi¬larde, perforant l'immensité ; un léger nuage bleu nimbait les abords de la palissade. On institua un cordon sanitaire ; des hommes en combinaison, en cagoule, surgis d'un film de Spielberg, baladaient des compteurs ; deux compagnies de C.R.S. refoulaient les badauds ; les hélicoptères brassaient du temps en bourdonnant au¬tour de la colonne ; les flashs crépitaient ; les caméras ronronnaient ; les spécialistes donnaient des points de vue péremptoires, radicalement contradictoires ; les gyrophares des cars de police, les véhicules de pompiers, les ambulances tournaillaient toutes les nuits comme des insectes lumineux, sans transporter qui que ce soit ; dans une caravane, le préfet, les représentants de la municipalité, de la gendarmerie, de l'armée buvaient café sur café en répondant évasivement à des questions stupides posées par des journalistes complaisants...
Le silence s'imposa ! Le rayon lumineux disparut ; le brouillard se dissipa ; les palis s'abattirent avec fracas, dévoilant un arbre phénoménal, à l'emplacement de la Vilarde, dont les branches couvraient la totalité de l'îlot Vilard ; de minuscules singes siffleurs à la robe de feu dinguaient d'une branche à l'autre ; des oiseaux arc-en-ciel leur faisaient le répons ; des noix chutaient pour s'en venir rouler jusqu'aux pieds des C.R.S. et des autorités ; elles s'ouvraient sur des scarabées d'or qui vous regardaient droit dans les yeux... Les forces de l'ordre, les pompiers, les ambulanciers, le préfet, s'assirent en tailleur, et sourirent béatement des heures et des heures durant, les yeux rivés dans ceux des scarabées d'or. Quand enfin ils émergèrent de leur torpeur, on jugea les noix dangereuses : il fallait séance tenante détruire l'arbre maléfique... Un comité d'écologistes mobilisa quelques centaines de manifestants, affirmant que cet arbre-là, et tout le tremblement : les singes siffleurs à robe de feu, les oiseaux arc-en-ciel, les scarabées d'or, faisaient partie intégrante de l'arbre de vie, que l’on ne pouvait en détruire quelque branche que ce soit sans nuire à l'intégrité de la vie elle-même... On construisit un mur, bien plus haut que la palissade, pour cacher l'arbre et tout le tremblement : les singes, les oiseaux, les scarabées...
Les travaux vont bon train ; le mur sera fini pour la Noël !
Uzès, le 22 décembre 1994
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La noix-Babou, 1ére partie :
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